« Salaberry-de-Valleyfield, c’est le prochain Vaudreuil ! », s’enthousiasme le maire Miguel Lemieux.

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

D’ici cinq ans, dit-il, 10 000 habitants se seront ajoutés à Salaberry-de-Valleyfield. « Vaudreuil déborde, Candiac et Sainte-Catherine ont explosé. À Salaberry-de-Valleyfield, les ventes de terrains se multiplient et on est en plein boom économique. »

Claude Reid, député caquiste, constate lui aussi que sa région connaît de belles heures. « À Salaberry-de-Valleyfield, la commission scolaire a déposé deux projets d’agrandissement d’écoles primaires pour avoir 42 nouvelles classes d’ici trois ans. »

Tout cela tranche fortement avec les années 1980 et 1990 alors que « la région de Salaberry-de-Valleyfield mangeait son pain noir. Toute la région était axée sur l’industrie lourde et quand les usines ont fermé [Goodyear, Dominion Textile, etc.], ça a fait très mal », rappelle Bruno Tremblay, président du conseil d’administration du Centre local de développement de la région de Beauharnois-Salaberry.

Pendant longtemps, poursuit-il, « nous étions un peu le no man’s land du Québec. L’arrivée de la 30 a sorti la région de la noirceur. »

IKEA vient d’installer son centre de distribution à Beauharnois. OVH, une entreprise européenne de données, s’y installe aussi, tout comme Chloretec, un fabricant d’hypochlorite de sodium. Coteau-du-Lac, de son côté, vient d’obtenir un entrepôt géant de Canadian Tire, de même qu’un centre de distribution dernier cri d’Amazon. Cela fait beaucoup d’emplois à pourvoir dans la région.

Avec l’arrivée de la 30, les gens de la rive sud peuvent maintenant facilement venir travailler dans la région.

Claude Reid, député caquiste de Beauharnois

Maire de Salaberry-de-Valleyfield de 1995 à 2017, Denis Lapointe souligne que la ville a de belles cartes dans sa poche. Située tout près des autoroutes 20, 30 et 40 et forte de son réseau ferroviaire et de son port (Salaberry-de-Valleyfield est le seul port autonome sous gestion municipale au Canada), « son activité commerciale et industrielle est aujourd’hui florissante ».

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Patrick Hébert, qui a déménagé à Salaberry-de-Valleyfield il y a quelques années, ne retournerait pas en arrière.

Mais plus que sa vitalité économique, c’est le cachet de la ville qui a séduit Patrick Hébert qui y a décroché un emploi en 2017. « Au départ, je pensais faire la navette quotidienne de Montréal et autour de moi, on me décourageait de déménager ici. On me disait que c’était une ville dévitalisée, déprimante. J’ai au contraire été séduit par cette ville pleine de potentiel et si belle, au bord de la baie. Je ne voudrais plus du tout retourner vivre dans une grande ville. »

Il n’est pas le seul à faire le saut. À Salaberry-de-Valleyfield et dans les environs, les projets immobiliers se font nombreux. Si les maisons existantes demeurent nettement moins chères qu’à Vaudreuil, on se les arrache et il y a surenchère.

« En 35 ans, je n’ai jamais vu cela », lance Christian Gareau, agent immobilier. Montréal et ses banlieues ne sont plus abordables, et les gens sont de plus en plus attirés par la belle qualité de vie dans la région. Le prix des terrains a augmenté de 35 %. »

C’est aussi ce que fait observer Patrick Loiselle, qui est président de la Chambre de commerce et promoteur immobilier. « Même à Sainte-Barbe, qui se trouve en pleine campagne, un promoteur vient d’acheter 34 terrains », note-t-il.

Dans le secteur de Grande-Île, à Salaberry-de-Valleyfield, de nouvelles phases immobilières sont sans cesse entreprises.

Se disant fou de sa ville, M. Loiselle avoue ressentir une certaine ambivalence. Comme promoteur, comme président de chambre de commerce, il ne peut que se réjouir que Salaberry-de-Valleyfield soit sur son erre d’aller, mais comme citoyen, il ne voudrait pas non plus que la ville perde son âme.

La prochaine étape, selon M. Loiselle, sera de revitaliser le centre-ville « qui demeure fragile ». « Il est vieillot et son tissu commercial doit être dynamisé. »

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Le parc Delpha-Sauvé grouille d’activités hiver comme été.

L’été, grâce à la marina et aux quais du Vieux-Canal qui ont été réaménagés, c’est plein de vie au centre-ville de Salaberry-de-Valleyfield.

Mais comme dans tant d’autres endroits, le cœur de la ville s’est pour beaucoup déplacé sur une grande artère plus loin.

« Le boulevard Monseigneur-Langlois, c’est comme le boulevard Taschereau. Il faut ramener du monde au centre-ville en ouvrant d’autres commerces que des boutiques de vêtements et des restaurants », estime Daniel St-Onge, qui est commerçant.

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Daniel St-Onge, propriétaire d’une boutique-café qui porte son nom, rue Victoria

Voyant lui-même que sa boutique de vêtements avait du mal à attirer des clients, il y a greffé un café, « un concept que j’avais vu à San Francisco et que j’ai reproduit ici ».

Marie-Christine Paquette, propriétaire du restaurant Jazz, n’a rien négligé non plus pour que son établissement rayonne. Et en pleine pandémie, elle n’a pas une minute pour souffler, dit-elle. Ses boîtes-repas s’envolent.

Le sort de l’hôpital suscite l’inquiétude

Tout est beau, dans le meilleur des mondes ? En fait, comme le souligne Édith Gariépy, directrice de la Corporation de développement communautaire de Beauharnois-Salaberry, « on vit encore le contrecoup des fermetures d’usine. Il reste encore ici une grande part de pauvreté ».

Le nombre d’enfants négligés, de bébés de petit poids à la naissance témoignent de la fragilité de nombreuses familles, dit-elle.

Mais voilà que Vaudreuil aura un nouvel hôpital ultramoderne de 400 lits et que neuf services de l’hôpital de Salaberry-de-Valleyfield y seront transférés.

« On veut au moins sauver le Centre mère-enfant, la gynécologie et la pédiatrie », dit Mme Gariépy, figure de proue de la mobilisation pour la sauvegarde de l’hôpital de Salaberry-de-Valleyfield. « Autrement, pour de simples suivis de grossesse, des femmes, notamment celles des régions agricoles environnantes, perdront un temps fou pour se rendre jusqu’à Vaudreuil. »

« Huntingdon a déjà eu un hôpital, rappelle Mme Gariépy. Puis, les suivis se sont faits à Ormstown, puis à Salaberry-de-Valleyfield et là, ça risque d’être à Vaudreuil, alors qu’on n’a pas de transport en commun. »

Tous les acteurs de la région en conviennent : Vaudreuil avait vraiment besoin d’un hôpital. « Aucun doute possible, croit notamment le député Claude Reid. Mais le danger, c’est qu’une bonne partie des employés de l’hôpital de Salaberry-de-Valleyfield, qui est vétuste, ait très envie de partir travailler à celui de Vaudreuil, qui sera neuf et ultramoderne. Il est important que notre population puisse continuer d’avoir des soins de proximité. »

L’ancien maire de Salaberry-de-Valleyfield, Denis Lapointe, n’y comprend rien. Vider l’hôpital de Salaberry-de-Valleyfield de tant de services, « c’est pas mal comme déshabiller Pierre pour habiller Jacques ».