De nombreux terrains de golf du Québec sont l’objet de convoitise de la part de promoteurs. Ces derniers souhaitent mettre la main sur ces vastes espaces dans le but d’en tirer de gros profits. Cela engendre toutefois des batailles épiques.

Publié le 25 janv. 2021
Mario Girard
Mario Girard La Presse

Après l’acquisition des terrains, les promoteurs doivent affronter les municipalités, qui détiennent le pouvoir de permettre ou non un changement de zonage pour ces espaces à vocation « récréative ». Ils doivent aussi se mesurer à des groupes de citoyens prêts à mener un combat féroce afin de protéger ces précieuses étendues.

L’exemple le plus éloquent de ce phénomène est l’ancien terrain de golf de Rosemère, qui a été vendu 18 millions de dollars au Groupe Vachon et au promoteur Patrick Varin, en 2018.

La protection du terrain de 60 hectares fut l’une des promesses du maire Éric Westram, lors de sa campagne de l’automne 2017. Dans les mois qui ont suivi son élection, le maire a réitéré son engagement à protéger « le plus possible » la portion de 90 % du terrain zonée récréative (10 % du terrain bénéficie d’un zonage résidentiel/commercial depuis 2015).

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L’ancien terrain de golf de Rosemère, qui a été vendu 18 millions de dollars au Groupe Vachon et au promoteur Patrick Varin.

Dans un communiqué publié en mars 2018, il disait : « Nous n’envisageons aucun changement au niveau du zonage actuel du terrain de golf. […] En ce sens, je tiens à être clair auprès de la communauté des promoteurs immobiliers intéressés par ce dossier. Un développement éventuel du terrain de golf se produirait selon la volonté de la population rosemèroise et non en fonction de celle des promoteurs. »

Puis, il y a eu plusieurs consultations publiques qui, selon le groupe de citoyens Rosemère Vert, furent bidon. Je me suis entretenu avec six citoyens qui font partie de cette organisation qui tente de sauvegarder cet espace. Ceux-ci sont renversés par la façon dont les choses se sont déroulées.

« On soumettait une foule de questions et il y en avait une, tout à coup, qui demandait si on était d’accord avec le fait que 50 % du terrain conserve un aménagement vert, dit Anne-Marie Huard, de Rosemère Vert. Ce n’est plus du tout la même chose. » L’organisation a par ailleurs produit une pétition qui a rassemblé 5000 signatures.

Philipe Daigle, qui fait partie de ce groupe, croit fermement que chaque hectare de ce terrain devrait rester vert.

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Philippe Daigle

On oublie de mentionner que selon les résultats de la consultation, 74 % de la population serait d’accord pour conférer une vocation de parc pour un minimum de 50 %. Cela veut dire qu’on veut plus que 50 %.

Philippe Daigle, membre du groupe de citoyens Rosemère Vert

Le maire Éric Westram m’assure qu’il voit également les choses ainsi. « Je ne suis pas un maire pro-développement à 100 %, dit-il. Malheureusement, plusieurs personnes qui se battent aujourd’hui pour préserver ce terrain n’ont pas participé aux consultations publiques. C’est facile, aujourd’hui, de dire ce qu’ils disent. Ç’aurait été le fun qu’ils soient là dès le départ. Nous, on a été transparents. Plus transparent que ça, t’es invisible. »

Les discussions entre la municipalité et les promoteurs portent donc sur la superficie du terrain pour laquelle on pourrait revoir les règles de zonage. Mais il semble que les parties soient présentement dans une impasse.

Dans ce contexte, les propriétaires ont pris la décision d’interdire aux citoyens d’utiliser le terrain de golf pour y pratiquer des activités sportives, comme c’était le cas ces dernières années. En pleine pandémie, alors que les effets du confinement sont difficiles à supporter, la pilule passe mal auprès de la population.

« Il y avait des négociations et, malheureusement, la municipalité a décidé de rompre les communications, dit Guillaume Mongrain, porte-parole des promoteurs. On est prêts à rouvrir le terrain si la Ville accepte de discuter. »

Le maire Éric Westram apporte une précision. « Il y a eu des discussions, mais pas de négociation. Il y a une différence entre les deux. Il va falloir qu’ils [les promoteurs] respectent la vision urbanistique de la municipalité s’ils veulent un jour arriver avec un projet. »

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Les propriétaires ont pris la décision d’interdire aux citoyens d’utiliser le terrain de golf pour y pratiquer des activités sportives, comme c’était le cas ces dernières années.

L’organisation Rosemère Vert tente de comprendre pourquoi les élus n’ont pas retenu leur proposition d’aller chercher une aide financière afin que la municipalité puisse faire l’acquisition du terrain. En guise de réponse, la municipalité leur a présenté une évaluation du terrain.

La somme de 126 millions de dollars en a fait sourciller plus d’un. Cela engloberait les frais d’expropriation. « Nous sommes une municipalité de 14 000 personnes, dit Éric Westram. Nous n’avons pas les reins assez solides pour soutenir cela. »

Ce dernier a sans doute en tête les revenus de taxation que lui rapporteraient les nouveaux propriétaires qui s’installeraient dans sa ville. Il veut évidemment profiter de la tendance qui incite de plus en plus de gens à quitter les grands centres pour vivre en région non éloignée. Il pense aussi à ses propres citoyens.

« Rosemère est une municipalité qui vieillit à grande vitesse, dit Éric Westram. Ses citoyens aimeraient bien pouvoir avancer en âge en demeurant dans leur ville. Il faut donc leur offrir une alternative. »

* * *

Selon des données récentes que j’ai obtenues de la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM), le Grand Montréal comptait 65 terrains de golf en 2020. Cela représente 5677 hectares, soit 1,5 % de la superficie terrestre totale.

Depuis 2010, 12 terrains de golf ont cessé d’être opérationnels, soit 1 sur 5 (2 nouveaux ont été créés). Ces ventes ou fermetures représentent une diminution de 573 hectares de golf. Certains de ces espaces sont maintenant entre les mains de spéculateurs et de promoteurs.

Face à ce phénomène, chacun a sa théorie. « Il y a eu une augmentation des terrains de golf au cours des dernières années, dit le maire de Rosemère, Éric Westram. Sauf que la moyenne d’âge des joueurs a rapidement augmenté tant et si bien qu’on joue moins. »

Cette explication satisfait à moitié Jacques Demers, conseiller municipal de Terrebonne, qui connaît le même scénario qu’à Rosemère.

Nous sommes plutôt en face de promoteurs et de spéculateurs qui font des offres alléchantes aux propriétaires de terrains de golf. Quand tu fais entre 100 000 $ et 200 000 $ de profit par année et qu’on t’offre entre 10 et 15 millions de dollars pour ton terrain, le choix est facile à faire.

Jacques Demers, conseiller municipal de Terrebonne

À Terrebonne, le golf Le Boisé a été acheté par des promoteurs. La municipalité tente par divers moyens de protéger le terrain. Grâce à l’aide financière du programme de la Trame verte et bleue de la CMM, elle a fait une offre de 8 millions de dollars au propriétaire alors que la valeur foncière est estimée à 3,6 millions. L’offre a été refusée par le propriétaire Éric Vandal, des Immeubles des Moulins.

Jacques Demers rappelle que les terrains pouvant accueillir des projets immobiliers sont de plus en plus rares au Québec, particulièrement dans la ceinture entourant Montréal. « Les promoteurs n’arrivent pas à faire dézoner les terres agricoles, donc ils se tournent vers les terrains de golf. »

On a beaucoup parlé ces dernières semaines du sort d’un des parcours du club Gray Rocks, à Mont-Tremblant. Mais des terrains de golf ayant fait l’objet d’une transaction récente ou suscitant la convoitise se trouvent également à Candiac, Belœil, Laval, Brossard, La Prairie, Chambly, Mirabel (transformé en usine d’extraction de cannabis), Saint-Jérôme et dans d’autres coins du Québec.

« Je ne dis pas que certains terrains de golf ne connaissent pas de difficultés, dit Jacques Demers. C’est une industrie comme les autres. Mais vous remarquerez que beaucoup de golfs qui ont été vendus ces dernières années n’avaient pas déclaré faillite. Ils ont tout simplement été acquis par des spéculateurs ou des promoteurs. »

Jacques Demers est devenu une sorte de conseiller pour les groupes de citoyens qui veulent s’engager dans une lutte pour la sauvegarde de ces espaces verts. « Les groupes de citoyens ne sont pas bien organisés, dit-il. C’est très difficile de lutter contre les promoteurs et les municipalités. Ça demande beaucoup d’énergie. »

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE JACQUES DEMERS

Jacques Demers, conseiller municipal de Terrebonne

Certains spéculateurs ou promoteurs ne s’énervent pas avec cette agitation. Ils font preuve de beaucoup de patience. « Ça joue sur les nerfs des citoyens qui voient le terrain se détériorer, explique Jacques Demers. Cet écœurement fait souvent en sorte que les propriétaires finissent par obtenir ce qu’ils veulent. Ils offrent en retour un parc aux citoyens et ça finit de même. »

Il faut également mentionner que ces projets sont parfois un drame pour les citoyens qui possèdent une propriété avoisinante au terrain de golf. Ils se sont imaginé que le décor qui s’offrait à eux serait toujours le même. Du jour au lendemain, ils se retrouvent avec une multitude de nouveaux voisins.

Jacques Demers souhaite ardemment sauver le terrain de golf qui est dans sa municipalité. Je lui ai rappelé qu’il détient un pouvoir énorme, celui de changer ou pas les règles de zonage. « Vous avez raison, mais les administrations changent. Les promoteurs savent cela. »

Bref, il faudra inclure l’avenir des terrains de golf parmi les enjeux à suivre aux prochaines élections municipales. Il faudra, comme citoyens, s’y intéresser de très près.