MindGeek, ce géant de la pornographie plongé dans la tourmente pour avoir toléré des vidéos de pornographie juvénile et d’agressions sexuelles, a touché des subventions du ministère du Travail d’environ 190 000 $, entre 2011 et 2018. Ces aides ont toutefois été interrompues il y a deux ans, quand le gouvernement du Québec a été mis au courant de « la nature des activités parallèles » de l’entreprise.

Henri Ouellette-Vézina Henri Ouellette-Vézina
La Presse

Les données de La Presse, obtenues en vertu de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics et sur la protection des renseignements personnels, montrent que le ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale (MTESS) a conclu 17 ententes de subventions avec MindGeek dans la dernière décennie. « Ces contrats de subventions salariales concernaient principalement des postes en technologie, tels que des développeurs web ou des développeurs de logiciel », précise à ce sujet une responsable ministérielle, Marie-Michèle Genest.

Entre 2011 et 2012, une entente a aussi été conclue avec l’entreprise « pour un projet de francisation » dans le cadre du programme de soutien régionalisé du Fonds de développement et de reconnaissance des compétences de la main-d’œuvre, pour la somme de 54 273 $. La subvention finale accordée s’élevait à 12 348 $.

Sous les libéraux de Philippe Couillard, entre 2014 et 2015, MindGeek a reçu des subventions totalisant 5943 $ du ministère du Travail. L’année suivante, cette somme a bondi pour atteindre 38 298 $. C’est entre 2016 et 2017 que les subventions accordées à l’entreprise ont été les plus importantes : 93 192 $ lui ont alors été remis.

MindGeek affirme être installée au Luxembourg, mais sa haute direction est en grande partie établie à Montréal. Lors de l’exercice 2017-2018, les subventions remises au groupe ont atteint 39 442 $. Depuis 2018, le Ministère dit toutefois avoir « cessé toute forme d’aide financière » à l’entreprise du milieu de la pornographie, « lorsqu’il fut saisi de la nature des activités parallèles menées par cette dernière ».

Protéger les travailleurs du chômage

C’est un an plus tôt, en avril 2017, que les autorités disent avoir été alertées de cette situation. MindGeek avait alors embauché deux développeurs de logiciels grâce à des subventions salariales. « Lorsque l’entreprise a soumis les demandes de subvention, elle avait indiqué être une entreprise en technologie. Au moment de la rencontre avec la représentante de l’entreprise, celle-ci a dit à la conseillère [du gouvernement] qu’ils étaient en fait une entreprise en technologie qui s’occupait de la création et de l’entretien de sites pour adultes », expliquent les communications du MTESS.

[Lorsque nous avons eu] connaissance de cette information, il a été décidé de ne pas mettre fin aux subventions en cours, mais de ne plus en accorder d’autres. Cette position était basée sur le fait qu’il y avait des personnes en emploi et il n’était pas souhaité de les mettre en chômage.

Le ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, dans un courriel

Fin décembre, Le Journal de Montréal rapportait toutefois qu’en 2019-2020, le gouvernement Legault avait accordé la somme de 7332 $ à MindGeek, via son programme du Fonds vert, pour soutenir le « déploiement des véhicules électriques » de l’entreprise au Québec. On ignore si d’autres aides ont pu être accordées à l’organisation, les crédits d’impôt demeurant de nature « confidentielle », selon Revenu Québec. Les Productions Pegas ainsi qu’AD4 Distribution, deux autres entreprises pornographiques québécoises, n’ont quant à elles reçu aucune subvention du MTESS.

Questionné pour savoir si des mécanismes sont en place pour prévenir l’attribution d’autres subventions à des entreprises similaires à MindGeek, le ministère du Travail indique que chaque dossier est « sous la responsabilité » des conseillers qui rencontrent les entreprises pour cerner les besoins ; la relation est alors « basée sur une confiance mutuelle », dit-on.

« Lorsqu’un conseiller a des doutes sur les activités de l’entreprise, il posera des questions supplémentaires. Dans le cas de cette entreprise, elle se présentait comme œuvrant dans le domaine des technologies », rappellent les autorités. Elles précisent que les subventions salariales visent d’abord à « aider les personnes » qui se retrouvent sans emploi sur une longue durée « à trouver un emploi durable ou leur permettre d’acquérir une expérience professionnelle transférable, pouvant servir de tremplin ».

« Troublant »

Exploitation sexuelle de jeunes filles, trafic de mineurs, viols, revenge porn : le catalogue de vidéos du site hyper fréquenté Pornhub.com, propriété de MindGeek, regorge de pratiques bouleversantes, avait rapporté il y a quelques semaines déjà une enquête exhaustive du New York Times.

À Québec, la nouvelle avait fait réagir bon nombre d’élus. « Il faut faire fermer ce site-là par tous les moyens possibles pour protéger les filles et les garçons qui vivent de l’exploitation sexuelle », a soutenu la députée libérale Christine St-Pierre, vice-présidente de la Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs, révélant du même coup que MindGeek avait refusé de témoigner en audiences publiques.

C’est troublant et ça lève le cœur. [Les victimes] vont vivre avec leurs images qui reviennent sur le web pour le reste de leurs jours.

Alexandre Leduc, député solidaire qui a participé à la Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs

La péquiste Méganne Perry Mélançon avait aussi qualifié la situation d’horrifiante. « Il faut une plus grande collaboration avec les autorités policières. On ne peut pas fermer les yeux », a-t-elle dit. Le ministre Ian Lafrenière, qui a aussi présidé la Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs, ne croit pas que fermer le site Pornhub soit l’option à préconiser. « La question se pose, mais est-ce que vous pensez que c’est le seul site [comme celui-là] ? », a-t-il lancé en conférence de presse.

Dans une poursuite intentée en Californie, 40 femmes ont aussi soutenu que le site Pornhub continue de faire de l’argent avec des vidéos qui ont été publiées sans leur plein consentement. Jointe par La Presse, l’entreprise MindGeek n’a pas souhaité répondre à nos questions.

– Avec William Leclerc, La Presse