Le camp démocrate a repris le contrôle du Sénat américain à l’issue d’élections chaudement disputées en Géorgie qui vont faciliter la mise en place de l’équipe et du programme du président désigné, Joe Biden.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Après avoir donné le pasteur Raphael Warnock gagnant face à son adversaire républicaine, Kelly Loeffler, dans la nuit de mardi à mercredi, l’Associated Press a conclu en fin d’après-midi que l’autre candidat démocrate en lice, Jon Ossoff, remportait le second siège en jeu à la chambre haute du Congrès alors que 98 % des voix étaient dépouillées.

Le documentariste de 33 ans n’a pas attendu l’annonce pour se déclarer vainqueur, relevant en matinée dans une déclaration vidéo qu’il était touché par cette manifestation de confiance.

« Que vous ayez été pour moi ou contre moi, je promets de servir toute la population de l’État », a souligné M. Ossoff, qui était opposé au républicain David Perdue.

Une première en 20 ans

Joe Biden a salué avec enthousiasme les résultats enregistrés en Géorgie, qui n’avait pas élu de candidat démocrate au Sénat depuis une vingtaine d’années.

Les électeurs « veulent des gestes concrets eu égard aux crises que traverse le pays, et ils les veulent maintenant », a souligné le dirigeant démocrate en citant la lutte contre la pandémie de COVID-19 et la relance économique du pays comme quelques-unes de ses priorités.

La prise de contrôle du Sénat devrait notamment permettre à sa formation, qui contrôle aussi la Chambre des représentants, de voter une aide financière de 2000 $ aux Américains que le leader républicain du Sénat, Mitch McConnell, refusait de cautionner.

Elle va aussi accélérer la confirmation des candidats désignés pour plusieurs postes clés de son administration.

Aucun des candidats en lice en Géorgie pour le Sénat n’avait pu atteindre le seuil requis de 50 % des voix lors du scrutin tenu le 3 novembre en même temps que l’élection présidentielle, forçant un vote additionnel.

Le scrutin a pris une importance nationale puisque les démocrates avaient besoin des deux sièges en jeu pour atteindre un nombre égal aux 50 sièges détenus par les républicains, la balance du pouvoir devant revenir dans ce contexte à la vice-présidente désignée, Kamala Harris.

Mobilisation des partisans démocrates

Charles Bullock, professeur de science politique à l’Université de Géorgie, a indiqué mercredi que les démocrates ont réussi à mobiliser efficacement leur base, contrairement au camp républicain.

Des organisations communautaires ont mené une campagne active pour encourager notamment la participation au scrutin de la population afro-américaine, qui a voté à 93 % pour les candidats démocrates, selon les sondages de sortie des urnes.

M. Bullock note que MM. Warnock et Ossoff ont notamment fait valoir que la prise de contrôle du Sénat permettrait de faire avancer des projets de loi importants pour la communauté noire sur des sujets comme la lutte contre la pandémie, la violence policière et le droit de vote.

L’analyste relève que le comportement du président sortant, Donald Trump, qui n’a cessé de critiquer le résultat de l’élection présidentielle en Géorgie tout en remettant en question la probité des élections sénatoriales à venir, a probablement démobilisé une partie de l’électorat républicain.

« S’il a découragé ne serait-ce que 50 000 personnes d’aller voter, ça peut suffire à changer le résultat », relève M. Bullock.

Il pense que la décision du chef d’État d’appeler samedi le secrétaire d’État de la Géorgie, Brad Raffensperger, pour le presser d’annuler la victoire de Joe Biden a pu « outrer » des démocrates et favoriser leur mobilisation.

Une incitation à la fraude électorale ?

Dans cette conversation révélée samedi par le Washington Post, le président sortant a insisté, en usant parfois de menaces, sur le fait qu’il avait gagné et qu’il suffisait de « trouver » 11 780 voix pour le formaliser.

L’intervention a été vivement dénoncée par plusieurs élus comme une incitation à la fraude électorale.

Elle a mené mardi au dépôt d’une plainte criminelle par une organisation de Washington préoccupée par les questions d’éthique.

Le directeur de Citizens for Responsibility and Ethics in Washington (CREW), Noah Bookbinder, a indiqué dans un communiqué que l’enregistrement constituait une preuve « incontournable » de la volonté de Donald Trump « d’aller à l’encontre de la volonté exprimée par les électeurs de la Géorgie » lors de l’élection présidentielle de novembre.

La plainte a été adressée au département de la Justice ainsi qu’aux autorités judiciaires de l’État, qui n’excluent pas une enquête à ce sujet.

Richard Painter, professeur de droit qui collabore activement avec CREW, pense que le prochain procureur général devrait désigner un enquêteur indépendant pour déterminer si le président sortant et son entourage ont commis des actes « criminels » dans leurs efforts pour invalider le résultat du scrutin.

Une telle enquête est « critique » pour protéger la démocratie américaine et ne devrait pas être écartée pour des raisons stratégiques par la prochaine administration, a-t-il déclaré avant que des troubles n’éclatent à Washington, forçant l’interruption d’une séance du Congrès devant confirmer la victoire de Joe Biden.

L’ex-directeur du FBI James Comey, qui a été limogé par Donald Trump, juge pour sa part dans un nouveau livre dont les grandes lignes ont été divulguées mercredi par The Guardian que le prochain procureur général ne devrait pas chercher à poursuivre le président sortant.

Son premier objectif, dit-il dans l’ouvrage, terminé il y a plusieurs semaines, devrait plutôt être « de chercher à rétablir la confiance des Américains » en plaçant le Département « à l’abri de la mêlée politique ».