Malgré son handicap visuel, Corinne Lepage rêve de décrocher un emploi manuel, mais elle a l’amère impression que la simple vue de « sa canne blanche » incite les employeurs potentiels à « la virer de bord ». Lueur d’espoir : elle a entendu dire que les « massothérapeutes non voyantes étaient les meilleures ».

Véronique Lauzon Véronique Lauzon
La Presse

Depuis quelque temps, Corinne Lepage, qui a une vision bien faible, a senti que sa santé mentale se détériorait. « Pour la première fois, j’ai commencé à voir un psychologue. Parce que ces temps-ci, j’ai moins d’entrain, j’ai moins le cœur à faire du ménage chez moi. Il y a quelque chose qui cloche. »

Parmi les raisons évoquées, il y a celle de ne pas sentir qu’elle contribue à la société, qu’elle en fait partie. Travailler. Elle veut travailler, dit-elle simplement. Elle est la première à reconnaître que ce serait plus simple de trouver un emploi de bureau, mais son « rêve » est de faire un métier manuel. « Je ne suis pas une fille de bureau, vraiment pas. Depuis que je suis handicapée, c’est ça que tout le monde me dit que je devrais faire. Mais ça ne me rentre pas dans la tête. »

Cette femme de 29 ans, résidante de Deux-Montagnes, n’a pas toujours été non voyante. Corinne Lepage est née avec une myopie importante. À 14 mois, elle était « la mascotte chez New Look » et portait déjà des lunettes. À 5 ans, elle savait comment mettre ses verres de contact. Et en 2002, après avoir reçu un ballon dans le visage, la rétine d’un œil a commencé à se décoller. Malgré des interventions chirurgicales, elle l’a finalement perdu… remplacé aujourd’hui par une prothèse oculaire.

Grâce à son autre œil, elle avait une vie quasi normale, où elle pouvait conduire sa « voiture flambant neuve de l’année » et son « VTT », tout en étant apprentie opératrice « dans une shop de bois ». Elle rêvait de devenir tatoueuse ou technicienne en esthétique automobile.

« En 2012, la rétine de mon autre œil a décidé qu’elle décollait. Ça m’a pris 24 heures et je ne voyais plus », raconte-t-elle avec émotion.

Cette Corinne, c’était la « Corinne qui voyait », celle qu’elle considère comme de son « ancienne vie ». Aujourd’hui, elle doit accepter d’être la « Corinne aveugle », même si ce n’est pas facile. « J’ai une frustration intérieure, ça m’enrage de ne pas pouvoir faire ce que je faisais avant. »

Toujours de l’espoir

Le DMathieu Caissie, ophtalmologiste spécialisé dans la chirurgie de la rétine, explique que sa patiente « n’a pas une maladie catégorisée pour causer son décollement de la rétine ». Il tente de garder son œil gauche « stable », c’est-à-dire à environ 20 % de sa capacité normale. « Pour la rétine, compte tenu de tout ce qu’elle a eu, je suis content du résultat. La rétine demeure toujours saine. »

« C’est comme si je regardais dans une petite paille », explique Corinne Lepage pour mettre en image sa vision.

« Je ne sais pas comment dire comment je me sens… Le motton est difficile à digérer. Accepter ça, ce n’est pas possible. Je n’y arrive pas. »

Son plus grand cauchemar serait de perdre son deuxième œil, le gauche. En souhaitant qu’une technologie miracle lui permette de voir mieux de cet œil, elle s’agrippe à ses rêves, dont celui de décrocher un emploi. Aussi, « avoir ma maison, un petit lopin de terre et un jardin ».

J’ai envoyé des centaines de curriculum vitæ, j’ai passé mille et une entrevues. Mais la plupart du temps, les gens voulaient juste me rencontrer. Quand ils me voient arriver avec ma canne blanche, ils me virent de bord.

Corinne Lepage

Il y a quand même eu ce restaurant, en 2019, qui l’a engagée comme préposée aux couteaux. « Je coupais des légumes à la journée longue. J’ai adoré ça, confie-t-elle avec fierté. Ils m’avaient engagé un peu par pitié. Ils m’ont donné une chance. » Sauf que finalement, le restaurant a dû réduire le nombre de ses employés, dont elle.

Dernièrement, elle a eu cette idée : étudier pour devenir massothérapeute. « J’en connais des massothérapeutes non voyantes. Il paraît que ce sont les meilleures ! », lâche-t-elle en riant. Ça, ça l’intéresse ! Un emploi où elle se servira de ses mains, comme elle en rêve.

Son amie Miryam Pinsonneault a pris des airs de mère Noël ces jours-ci. Elle a lancé une campagne de financement dans le but d’amasser les fonds pour que Corinne Lepage puisse notamment étudier en massothérapie. « Ça fait des années qu’elle reste chez elle, qu’elle n’a pas vraiment de vie sociale, confie Mme Pinsonneault. Je me dis qu’avec un effort collectif, on peut peut-être l’aider. »