« Merci à ma dépression »

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

C’est le titre du témoignage que Linda Sabourin a publié à pareille date l’an dernier à l’occasion de la Journée Bell Cause pour la cause. Un texte courageux où elle osait révéler au grand jour ce qu’elle avait mis du temps à s’avouer à elle-même : sous son armure de femme invincible, il y en avait une autre, plus fragile, souffrant d’un trouble d’anxiété généralisé qui l’avait fait plonger dans une dépression majeure.

Ce texte, Linda a failli ne jamais le publier. Elle travaille dans le milieu des affaires comme conseillère d’orientation organisationnelle. Son travail, c’est essentiellement de faire du « coaching » de cadre, de conseiller les gestionnaires, de mieux les orienter. Qu’est-ce que ces gens allaient penser ? Allait-elle perdre des clients ? C’est bien beau, le courage pour la cause. Mais si ça finit par nuire à sa propre cause, à quoi bon ?

Il y a deux ans, à la veille de la Journée Bell Cause pour la cause, après avoir écrit son témoignage, juste avant de cliquer sur « Envoyer », Linda a changé d’idée. Autour d’elle, on lui disait que c’était trop risqué, que ça pouvait nuire à son entreprise. D’autres pouvaient bien causer pour la cause. Mais pas elle, se disait-elle. Elle avait trop à perdre. Les préjugés au sujet de la maladie mentale sont tenaces chez les gestionnaires. Elle en savait quelque chose… Elle avait déjà été ce genre de gestionnaire qui a beaucoup de mal à avoir de l’empathie pour un employé qui arrive avec un billet de médecin pour arrêt de travail sur lequel est inscrit « dépression ». « J’étais la première à vouloir contester ces dossiers-là ! Je n’essayais même pas de comprendre. »

Un an plus tard, après avoir beaucoup réfléchi, elle s’est ravisée. « J’en suis arrivée à la conclusion qu’en me taisant, je continuais moi-même d’alimenter les préjugés que je voulais combattre. »

Linda a donc fait son « coming-out », comme elle le dit. Elle a raconté comment, d’aussi longtemps qu’elle se souvienne, elle avait l’impression d’avoir une boule dans l’estomac. Une lourdeur inexplicable. Des idées parfois très noires. Elle refusait de se soigner. Elle faisait comme si de rien n’était, jouant jusqu’au bout son rôle de femme forte et ultraperformante. « L’anxiété de performance m’a toujours habitée. À un point tel que ça me paralysait dans le développement de mon entreprise. Je refusais des contrats en me disant : je ne serai jamais à la hauteur. Je doublais mes heures de travail pour être certaine que le client soit satisfait. Je n’avais pas d’équilibre de vie. J’avais peur de prendre des risques. »

En début de carrière, lorsqu’elle a été victime d’un épuisement professionnel, il était hors de question pour elle de prendre le temps nécessaire pour se remettre sur pied. « Même dans mon épuisement, je voulais être efficace ! J’ai juste arrêté de travailler pendant un mois ! »

Il y a trois ans, tout a chaviré. Au retour d’un voyage de noces avec l’homme qui partage sa vie depuis plus de 20 ans, elle a craqué. Après avoir reçu une immense dose d’amour, elle a ressenti un grand vide qu’elle n’arrivait pas à s’expliquer. Elle était plus anxieuse que jamais. Lorsque son amoureux et ses enfants quittaient la maison le matin, elle pouvait passer des heures à pleurer, assise dans l’escalier. Lorsqu’elle arrivait à se traîner de peine et de misère devant son ordinateur, elle se mettait à trembler, incapable de mettre les doigts sur son clavier pour travailler.

Elle avait si mal et si honte en même temps qu’elle jouait la comédie devant sa famille et ses amis. « Pendant trois mois, j’ai menti à tout le monde. »

La vérité, c’est qu’elle voulait mourir. Ou plutôt arrêter de souffrir. Se sentant comme un fardeau pour sa famille et inutile sur le plan professionnel, elle avait élaboré un plan de suicide. « Malgré que j’ai de beaux enfants et un conjoint que j’adore, j’étais sur le point d’en finir. »

Au moment où elle broyait du noir, Linda a appris le décès de son oncle Denis, un homme qui a connu l’itinérance, qui s’en était sorti et qui, reconnaissant, faisait du bénévolat à la Mission Old Brewery. Comme elle était proche de lui, c’est elle qui a eu à s’occuper des arrangements funéraires. « C’est un homme d’exception qui m’avait beaucoup inspirée par sa bonté et sa grande générosité. » Il l’avait aussi beaucoup inspirée par sa soif de s’en sortir, lui qui, après avoir connu des moments très difficiles dans la rue, n’avait pas eu peur de demander de l’aide. C’est une des choses qu’il lui avait apprises : il n’y a rien de mal à demander de l’aide.

PHOTO FOURNIE PAR LINDA SABOURIN

Linda Sabourin et son oncle Denis Myre, un homme qui a connu l’itinérance et qui était pour elle une source d’inspiration.

Linda aime penser que cet oncle Denis est son ange gardien, celui qui l’a incitée à confier son mal-être à son conjoint, qui l’a rapidement accompagnée chez le médecin.

« C’est à partir de ce jour que j’ai pu enfin voir la lumière au bout du tunnel. » Petit à petit, elle a accepté son diagnostic. Elle a accepté de parler à ses proches. Elle a accepté de prendre des médicaments. « J’avais toujours refusé de le faire parce que j’avais des préjugés. Mais dans mon cas, ça a changé ma vie. »

En prenant la parole publiquement à ce sujet, elle voulait non seulement s’attaquer aux préjugés qu’elle connaît trop bien, mais aussi encourager ceux qui souffrent en silence à demander de l’aide. Leur rappeler qu’il y a de l’espoir. Lorsqu’on dit aux gens qu’il faut en parler et surtout ne pas avoir peur de ce que les gens vont penser, ça peut sonner cliché, mais c’est vrai. « Si on en parle, les choses vont se régler… Ce n’est pas cliché, je l’ai vécu moi-même. »

Finalement, sa prise de parole a été bénéfique sur tous les plans. « Il y a eu beaucoup plus d’effets positifs que je pensais. » D’où cette idée de dire « merci » à sa dépression. Elle a l’impression d’avoir eu deux vies, avant et après la dépression. Et que la deuxième vie est beaucoup plus belle grâce aux leçons apprises dans la première. « Ça m’a transformée. J’agis beaucoup plus en toute authenticité. J’ai un meilleur équilibre de vie. »

Aujourd’hui, l’empathie et la bienveillance, qui lui manquaient tant en début de carrière lorsqu’elle ne prenait pas au sérieux l’employé en dépression, sont au cœur de sa pratique. La santé de son entreprise tout comme la sienne se portent encore mieux qu’avant. « Mon chiffre d’affaires a doublé, sans anxiété ! »

***

Peu avant Noël, à la suite d’une chronique où je racontais l’histoire de Michel Sénécal, un homme qui vivait dans la rue depuis cinq ans après avoir été évincé de son logement, j’ai reçu un message de Linda. Elle avait été particulièrement interpellée par son histoire. Elle ne m’a pas dit pourquoi. Elle voulait absolument rencontrer Michel et Emelyne, sa précieuse intervenante. Ce qu’elle a fait le lendemain même. 

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Michel Sénécal avec l’intervenante Emelyne Mbonabirama au centre de jour de la Maison des Amis du Plateau Mont-Royal, en décembre dernier

Depuis, Linda travaille très fort, main dans la main avec Emelyne, pour que Michel retrouve une vie plus douce.

« Peut-être que tu sais pourquoi l’histoire de Michel l’interpelle autant ? » m’a dit Emelyne cette semaine, alors que je prenais des nouvelles.

Non, je ne savais pas. Linda ne m’avait rien dit. C’est Emelyne qui m’a envoyé le témoignage publié par Linda. Elle l’avait aussi fait lire à Michel. « Ça l’a motivé. »

Dans l’hommage qu’elle a rendu à son oncle Denis le jour de ses funérailles, Linda a rappelé que cet oncle lui avait fait comprendre que personne n’est à l’abri de telles difficultés. Il lui avait aussi fait comprendre à quel point il était important d’être plus attentif aux gens dans le besoin. Linda lui avait alors fait une promesse posthume : perpétuer son héritage. Quand elle irait mieux, c’est ce qu’elle ferait.

La promesse a été tenue. Hier, Michel, après cinq années extrêmement dures dans la rue, a accepté qu’on l’aide à louer une chambre pour un mois afin qu’il puisse se reposer.

Merci à la dépression ? Je dirais surtout : merci Linda.