Une maisonnette rose suscite une grande curiosité à Montréal. Nichée au sommet d’une tour d’usine abandonnée, elle a pris vie au cours des derniers mois. Qui est à l’origine de cet objet inusité ? Quel est l’objectif de son auteur ? Nul ne le sait. Chose certaine, cette œuvre d’art (car il s’agit bien de cela) entre lentement, mais sûrement, dans la légende.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Au cœur de Saint-Henri, à l’angle des rues Saint-Rémi et Saint-Ambroise, se trouvent les vestiges de la Canada Malting. Pendant des décennies, c’est à cet endroit qu’était transformé le malt qui servait à la fabrication de l’alcool.

Inoccupé depuis la fin des années 1980, l’imposant bâtiment est devenu au cours des dernières années un lieu de prédilection pour les adeptes de l’exploration urbaine (« urbex »). Faits de briques ou de béton, les murs des bâtiments sont aujourd’hui couverts de graffitis.

L’an dernier, les résidants du quartier ont découvert avec stupéfaction que l’ancien poste de contrôle situé au sommet d’une des tours avait été peint entièrement en rose. Puis des volets verts et un bac à fleurs sont apparus. Un matin, les citoyens ont aperçu des rideaux qui ornaient les fenêtres.

L’actuel propriétaire du terrain et des bâtiments, Steven Quon, ne possède aucun indice sur l’identité des auteurs de cette transformation qualifiée par certains de véritable installation artistique. « Je ne sais pas qui ose monter là-haut, mais je peux vous dire que c’est très dangereux, m’a-t-il dit. Je n’ai aucune idée comment ils ont fait pour monter leur équipement jusque-là. »

Le site Montreal Blog rapportait en juillet dernier que des échelles de 50 pieds avaient été découvertes sur place. Sans doute ont-elles été utilisées pour accéder au sommet de la tour qui mesure environ 45 mètres.

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Au cours des derniers jours, un arbre de Noël entièrement décoré a été installé sur le toit d’une seconde maisonnette, celle-là peinte en rouge. C’est la seconde année qu’un sapin se retrouve là. La nouveauté cette année est la présence d’un énorme cadeau qui a été posé à côté du sapin. Il est orné de rubans et d’une boucle rouge. Il a sans doute été hissé grâce à une corde, car son transport par l’intérieur semble improbable.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

La maison rose, surplombant le centre-ville de Montréal

Le travail de mon collègue Hugo-Sébastien Aubert, qui a utilisé un drone pour réaliser des photos et une vidéo spectaculaires, nous a permis de découvrir un détail amusant.

Sur le cadeau, il est écrit : « À : Saint-Henri, De : Little Pink ».

« On découvre de nouveaux trucs presque tous les jours, m’a dit Catherine, réceptionniste à la Brasserie McAuslan, voisine de ce bâtiment. Ils doivent faire cela la nuit, car on ne les voit jamais. » Son collègue Francis est également médusé. « Même nos employés qui travaillent la nuit ne les voient pas faire, dit-il. C’est étrange. »

Nicole, qui habite en face, a déjà aperçu les auteurs de cette expérience hors du commun. « J’ai l’habitude de sortir sur mon perron fumer ma cigarette, dit-elle. Je les ai vus un soir. Je ne sais pas combien ils étaient. Ils peinturaient. Il y en avait à l’intérieur de la maisonnette et d’autres à l’extérieur. » La dame a remarqué que des guirlandes de Noël sont allumées en soirée depuis quelques jours. « Ça ne dure pas longtemps, dit-elle. À mon avis, ils font fonctionner ça avec une batterie. »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Une maisonnette à l’allure festive a fait son apparition au cours des derniers jours, ornée d’un cadeau et d’un sapin.

Sur Facebook, j’ai repéré un vidéaste qui affirme avoir été approché par le créateur de la maison rose. Lors de nos échanges, il a parlé uniquement d’« un artiste ». Ce dernier se fait sans doute aider par d’autres. Le créateur de « Little Pink » refuse tout contact avec les journalistes, selon ce vidéaste.

L’évolution de la maison rose est suivie avec beaucoup d’attention par de nombreuses personnes sur les médias sociaux, notamment sur la page Montreal Then and Now. Cela fait en sorte que de plus en plus de curieux se déplacent pour admirer le résultat.

Vendredi après-midi, lors de ma visite sur les lieux, j’ai croisé Sally, qui habite rue Charlevoix. Elle était venue spécialement pour photographier la fameuse maison rose. « Je ne l’avais pas vue pour de vrai, m’a-t-elle dit. J’ai découvert ça sur les réseaux sociaux. C’est fascinant. »

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Ce bâtiment, construit au début du XXe siècle, constitue une rareté au Québec et au Canada. Sa conception, notamment l’utilisation de tuiles de terre cuite pour les silos, est absolument unique en Amérique du Nord. Le père de Steven Quon a fait l’acquisition des lieux dans les années 1980 pour y entreposer du soya et du maïs. Le propriétaire cherche un acheteur depuis une trentaine d’années.

De son côté, le collectif À nous la Malting ! milite pour la création d’une coopérative 100 % communautaire de 200 logements. Les maquettes de ce projet spectaculaire sont disponibles sur le site de l’organisme.

En attendant que l’ancienne usine trouve une nouvelle vocation, les lieux servent à l’exploration clandestine et à des tournages. Des scènes du film Battlefield Earth, mettant en vedette John Travolta, ont été tournées dans ce décor qui est aussi lugubre que séduisant.

Et puis, il y a ce mystérieux artiste qui procure un peu de folie à un temps des Fêtes qui en a bien besoin.

« Voir ça tous les jours, ça fait beaucoup de bien », dit Nicole en fixant la petite maison rose qui, cette journée-là, rivalisait avec le soleil.