La lauréate 2020 de l’Ordre de la rose blanche, décerné par Polytechnique Montréal en mémoire des victimes de la tuerie antiféministe de 1989, a elle-même été victime de violence contre les femmes. L’étudiante d’exception, une fière Autochtone, a révélé jeudi avoir été agressée sexuellement sur le campus, deux jours avant le début des classes.

Stéphanie Marin
La Presse Canadienne

La violence contre les femmes prend plusieurs formes.

En acceptant son prix jeudi pour son excellence académique et son engagement communautaire, Brielle Chanae Thorsen a fait écho à la violence subie par les victimes et les survivantes de la Polytechnique en partageant son histoire et en posant cette question : En 2020, en faisons-nous assez pour mettre fin à la violence contre les femmes ?

« J’ai appris à la dure que nous n’avons pas tous une chance égale de réussir à l’université », a déclaré avec émotion la jeune ingénieure crie de 22 ans.

Et ce ne fut tristement pas le cas des 14 femmes qui ont été abattues et des 13 personnes blessées par Marc Lépine dans les salles de classe de cette école de génie, le 6 décembre 1989.

Depuis six ans, pour honorer ces victimes et tous ceux qui se sont retrouvés au cœur du drame, Polytechnique Montréal décerne l’Ordre de la rose blanche, une bourse de 30 000 $ qui est remise annuellement à une étudiante canadienne en génie qui désire poursuivre ses études dans ce domaine aux cycles supérieurs.

Brielle a entrepris une maîtrise en génie mécanique à l’Université Queen’s de Kingston, en Ontario. Elle avait auparavant obtenu un baccalauréat en génie mécanique et mathématiques de cette même université.

La jeune femme a un parcours déjà bien étoffé, tant au niveau sportif — elle fait notamment partie de l’équipe féminine d’aviron Queen’s Varsity — que communautaire, étant impliquée au sein d’une multitude d’organisations et oeuvrant pour aider les victimes de violence.

L’Ordre porte ce nom, car au fil des années, les roses blanches sont devenues le symbole des activités de commémoration de ce massacre.

« Nous devons tous avoir une chance égale de poursuivre une carrière enrichissante sans être victimes de discrimination ou de violence, peu importe notre genre, notre race, notre sexualité ou notre religion », a déclaré l’étudiante originaire de Cochrane, en Alberta, qui fait partie de la nation crie de Saddle Lake.

Pour elle, la côte fut ardue après son agression, survenue dans sa chambre de résidence universitaire, deux jours avant sa première journée d’université : certains jours, la moindre petite tâche était insurmontable. Elle avait de la difficulté à étudier, et même « à s’aimer ».

« Comment peut-on être une étudiante parfaite quand on vit un évènement qui a bouleversé notre vie ? »

Bien qu’elle soit née après la tuerie de Polytechnique, Brielle était bien au fait de ce qui s’est passé ce jour-là. Et elle sait que la bourse qu’elle vient de recevoir a un poids et une signification toute particulière.

« Quand je pense à ces vies qui ont été fauchées, je ne peux m’empêcher de penser : et si cela avait été moi et mes camarades ? », a-t-elle dit en entrevue avec La Presse Canadienne.

« Cette pensée me bouleverse. »

Encore aujourd’hui, il y a des barrières à l’éducation des femmes.

Et elle se rappelle de travaux d’équipe à l’université où elle a été traitée différemment en raison de son sexe : des collègues masculins ne tenaient pas compte de ses suggestions et de ses idées, bien qu’ils écoutaient les autres hommes.

Et puis, les femmes sont encore minoritaires dans les classes de génie. Toutefois, dans son programme combiné de génie et de mathématiques, elles étaient près de 50 %.

« Bien qu’il y ait encore du travail à faire pour atteindre l’égalité et l’équité dans la profession, notre représentation augmente, ce qui est fort prometteur pour la future génération de femmes ingénieures », a-t-elle souligné.

« Car les ingénieurs créent des solutions pour le monde entier. Pourquoi une portion seulement de la population serait responsable de concevoir des solutions pour tous ? »

Cela n’a aucun sens, dit-elle. Il faut plus de diversité pour répondre aux défis que l’on doit affronter.

Elle a d’ailleurs déjà cerné son avenir professionnel : elle entend se spécialiser en énergies durables en mettant à profit ses connaissances pour travailler avec les communautés autochtones du nord du pays. Elle veut notamment contribuer à leurs projets visant la souveraineté énergétique.

À la Chambre des communes jeudi, le premier ministre Justin Trudeau a souligné le 31e anniversaire de la tragédie survenue à l’École Polytechnique de Montréal en 1989, et prononcé chacun des noms des 14 victimes.

La vie est fragile, a-t-il dit.

« Il est de notre devoir de ne jamais oublier la nature misogyne de cet attentat antiféministe qui a frappé Montréal, le Québec et le pays tout entier, au cœur de nos valeurs. »

Et s’il est impossible de changer le passé, « on peut encore changer l’avenir ».

Pour ce faire, il faut combattre la « source même de la violence », en contrant la misogynie, la discrimination et la haine, où qu’elles soient.