On croyait avoir atteint le sommet absolu de l’absurde, en octobre, quand une flopée d’internautes a reproché à François Legault de bouquiner. Voyons donc, rageaient-ils, en pleine crise sanitaire, le premier ministre n’a pas le temps de s’adonner à de telles niaiseries !

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

On se trompait. Les limites de l’absurde semblent avoir été repoussées la semaine dernière, quand on a reproché à François Legault non pas de lire, mais… ce qu’il lit.

SAISIE D’ÉCRAN TIRÉE DU SITE DE L’ALQ

Le premier ministre du Québec, François Legault, a participé aux Prescriptions littéraires, de l’Association des libraires du Québec, sur le web.

Rappel des faits. Mercredi, le premier ministre a été invité par l’Association des libraires du Québec (ALQ) à présenter 10 coups de cœur littéraires en direct sur Facebook.

Deux jours plus tard, ébranlée par des critiques formulées sur Instagram, l’ALQ a supprimé les suggestions de lecture de M. Legault de ses différentes plateformes.

Le message implicite : achetez des livres, mais pas n’importe lesquels. On a invité M. Legault pour qu’il vous fasse des suggestions, mais comme on juge ces suggestions irrecevables, on les retire du web.

On vous laisse tout de même la vidéo, accompagnée d’une mise en garde soulignant que « les opinions exprimées par le participant n’engagent que lui ». Mais attention, c’est choquant. Ça pue. Vous êtes prévenus.

L’ironie de l’affaire, c’est que les internautes qui se sont plaints de M. Legault lui en voulaient surtout d’avoir fait la promotion d’un essai de Mathieu Bock-Côté intitulé… L’empire du politiquement correct.

Devant ces plaintes, l’ALQ n’a rien trouvé de mieux que de faire disparaître la prescription littéraire du premier ministre. Pouf ! Magie !

Si cette association avait voulu donner une cargaison de munitions à ceux qui crient sans cesse à la censure, elle ne s’y serait pas prise autrement.

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Les critiques ont reproché à l’ALQ de donner une tribune au premier ministre, lui qui n’en manque pas. Soyons honnête, c’est plutôt M. Legault, en acceptant l’invitation de l’ALQ, qui a offert à cette organisation une visibilité extraordinaire.

Mais l’ALQ n’en demandait sans doute pas tant.

En espérant calmer le vent de colère qui soufflait sur les réseaux sociaux, elle n’aura réussi qu’à récolter la tempête. Le geste précipité — et manifestement irréfléchi — de la directrice Katherine Fafard pour étouffer l’affaire a choqué, c’est le moins qu’on puisse dire.

Face au tollé, Mme Fafard n’a pas eu le choix de reconnaître sa bourde, lundi. L’ALQ a remis en ligne les suggestions du premier ministre et lui a offert ses excuses.

M. Legault s’en est montré soulagé : « On ne peut pas accepter qu’une poignée de militants radicaux piétinent notre liberté d’expression pour défendre leurs diktats. Ça va beaucoup trop loin. »

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Qui sont ces « militants radicaux », au juste ?

Depuis dimanche, j’ai lu et entendu dans divers médias qu’il s’agissait de culs-bénits, de gardes rouges, de nouveaux censeurs, de terroristes intellectuels, de la Gestapo de la bien-pensance, d’obscurantistes, de fanatiques, d’ayatollahs ou tout bonnement d’enragés.

Mais encore ? Ces gens-là passent-ils leur temps à mettre des livres à l’index ? Organisent-ils, l’écume aux lèvres, des autodafés devant les bibliothèques ?

Pas vraiment, semble-t-il. Le noyau dur des critiques provient du milieu littéraire. Il est formé d’autrices qui ont effectivement remis en question la pertinence de demander à François Legault d’offrir sa prescription littéraire aux Québécois.

Cela dit, elles n’ont jamais appelé à la censure, selon deux femmes qui ont participé aux débats.

« Les autrices n’ont pas demandé à ce que les suggestions [de M. Legault] soient retirées. Elles n’ont pas été consultées non plus », affirme l’autrice et historienne Camille Robert, qui a accepté de parler au nom du petit groupe.

Après la diffusion de la vidéo, les autrices — une quinzaine environ — ont renouvelé leurs critiques, jugeant que François Legault n’aurait pas dû utiliser cette tribune pour louanger Mathieu Bock-Côté et pour exposer sa propre idéologie politique.

Ça se discute. Pour ma part, j’aime savoir ce que lit le premier ministre. Ce qui l’influence. Ça ne peut que nous en apprendre sur l’homme politique. Il l’a d’ailleurs fait en toute candeur.

On peut être en désaccord avec certains essais politiques. On peut les critiquer, les dénoncer, même. Ça contribue au sain débat démocratique. Tant qu’on n’exige pas leur retrait des tablettes. Et dans cette affaire, je n’ai encore trouvé personne qui l’a fait. Pas le moindre petit ayatollah enragé.

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Il y avait des « pressions extrêmement fortes », a plaidé le président de l’ALQ, Éric Simard, lundi au 98,5 FM. Des commentaires « de plus en plus agressifs, haineux ». Pour la petite équipe, « c’était devenu ingérable ».

Combien de commentaires ? Quelle en était la teneur ? Mystère. Au micro du 98,5 FM, Éric Simard a affirmé qu’il n’en savait rien. Il a renvoyé la balle à Katherine Fafard… qui n’a pas répondu aux demandes médiatiques. Bruit de criquets.

Tout cela sent l’opération de damage control à plein nez.

« Les personnes qui ont formulé des critiques sont tenues responsables du retrait de la liste », déplore Camille Robert. Pourtant, dit-elle, l’ALQ n’a eu besoin de personne pour se censurer. Même pas l’ALQ, en fait. La directrice a pris une décision sans même consulter le conseil d’administration.

C’était pour le moins mal avisé. Mais avouez qu’on a déjà vu pire, comme censure.

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Un conseil de François Legault, pour finir. « Allez acheter un livre québécois dans une librairie québécoise pendant le temps des Fêtes. »

Oubliez Amazon. Même si vous êtes furieux contre l’ALQ. Laissez faire le boycottage. « On ne doit pas pénaliser nos libraires indépendants qui n’ont rien à voir avec cette histoire. »

Allez les voir pour Noël. Ils seront heureux de vous vendre tous les livres québécois que vous voudrez. Même L’empire du politiquement correct.