Certains rompent les liens avec la personne endoctrinée. D’autres écoutent, tentent de comprendre – et se font insulter pour leurs efforts. Vivre avec un proche happé par les théories du complot du culte QAnon est « exténuant », disent des Québécois à bout de souffle.

Nicolas Bérubé Nicolas Bérubé
La Presse

« Il a débarqué avec une agressivité rarement vue »

Lorsqu’elle a vu son ami de longue date arriver devant chez elle après de longues heures de route, en septembre, J. Guay était heureuse et confiante.

L’ami en question, Sylvain (prénom fictif), s’était déplacé pour une fin de semaine de recueillement devant souligner le décès d’un ami commun.

« Je m’attendais à voir un homme paisible débarquer, dit Mme Guay. Nous étions dans une ambiance de commémoration. Mais non. Il a débarqué ici avec une agressivité rarement vue. »

Lorsque Mme Guay et son voisin ont refusé de faire l’accolade à Sylvain ou de lui serrer la main à cause de la pandémie de COVID-19, il a explosé. « Je ne peux pas croire que vous êtes comme ça, que vous écoutez de telles consignes ! »

La COVID-19 était « un prétexte pour nous manipuler », a dit Sylvain. Debout devant la maison, il s’est lancé dans un long argumentaire complotiste ponctué de moments de rage.

Il nous traitait de cons. On m’a rarement autant manqué de respect dans ma vie. C’est rare pour moi, mais je me suis mise en colère. Ça l’a calmé. Un peu.

J. Guay

Selon un sondage CROP réalisé cet automne, environ une personne sur cinq adhère à des thèses de théories du complot au Québec. Aussi, un répondant sur quatre (25 %) affirme être en partie ou totalement d’accord avec les thèses conspirationnistes de QAnon, soit « un État profond, contrôlé par une clique élitiste, qui contrôle les gouvernements » et qui serait « impliqué dans le satanisme et la pédophilie ».

Pour les proches des gens radicalisés par de fausses nouvelles et des théories complotistes, le choc peut être brutal.

Gaëtan Vallée a vécu une expérience remplie de colère et de confrontation plus tôt cette année. Son frère adhère à QAnon, dont il a mis le logo comme photo de profil sur Facebook.

PHOTO TED S. WARREN, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Le Q emblématique de la mouvance QAnon

« Mon frère et sa femme ne prennent pas la COVID-19 au sérieux et ils ne mettent pas de masque. Il y a quelques mois, nous devions faire une rencontre familiale, et je lui ai dit qu’on allait faire ça dans la cour, mais que nous ne pourrions pas les inviter à l’intérieur pour éviter les risques de transmission. C’est là qu’il a sauté une coche. »

Cela fait des années que son frère adhère aux théories ésotériques et attaque verbalement ceux qui doutent de ses croyances, comme la guérison à distance pour vaincre le cancer. « On a essayé de le sauver, on l’invitait dans des voyages… Mais, avec la COVID-19, son état d’esprit s’est détérioré. C’est pire que jamais. Il est hors d’atteinte. Ça ne pourra jamais s’arranger, et ça fait beaucoup souffrir sa famille. »

Steven Hassan, conseiller en santé mentale spécialisé dans les sectes et auteur du livre The Cult of Trump, notamment, qualifie les groupes comme QAnon de « cultes autoritaires destructeurs », et encourage les médias à faire de même.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER DE STEVEN HASSAN

Steven Hassan, conseiller en santé mentale spécialisé dans les sectes

Dire qu’il s’agit d’une “théorie crack-pot” revient à faire porter le blâme sur les épaules des adhérents, et donc à les qualifier de faibles, de stupides ou de crédules. Ces gens ne sont pas crédules. Ils ont été happés par un culte très élaboré, un peu comme s’ils adhéraient à la scientologie entre autres.

Steven Hassan, conseiller en santé mentale spécialisé dans les sectes

L’isolement social et la crise économique engendrés par la COVID-19 constituent un terreau pour les cultes, dit M. Hassan, qui aide des membres à se désendoctriner et à quitter leur groupe depuis plus de 40 ans.

« Les gens sortent moins, voient moins leur famille, ont moins d’activités. Ils passent plus de temps devant les écrans. Avec la collecte de données, ils peuvent entrer dans un silo idéologique et être exposés à des cultes destructeurs comme QAnon. »

Pour passer sous contrôle d’un groupe autoritaire, les gens doivent d’abord perdre la maîtrise de leur propre personne, dit-il.

« Mis à part la privation de sommeil, l’une des façons de le faire est de les rendre confus, de les bombarder avec des mensonges à répétition. Notre esprit aime les choses prévisibles et sensées. Il n’aime pas l’incertitude. C’est comme Trump qui répète les mêmes mensonges. Il doit savoir de quoi il parle, il est le président ! Au bout d’un moment, l’esprit abandonne le combat et suit ce nouveau groupe de gens qui m’aiment, qui me disent à quel point je suis une personne incroyable et que nous allons sauver le monde ensemble. »

Liens rompus

Michèle (prénom fictif) a vu la santé mentale de sa mère âgée, qui vit seule, basculer cette année après que cette dernière a rencontré une nouvelle amie avec qui elle s’entendait bien.

Au début de la pandémie, sa mère croyait en la gravité du virus et collaborait aux mesures sanitaires. Puis son discours et son attitude ont changé.

« Ma mère a commencé à minimiser la maladie, puis à m’envoyer des vidéos YouTube et des partages de billets sur Facebook en lien avec le conspirationnisme sous toutes ses formes [chemtrail, pédo-satanisme, 5G, vaccins, deep state, etc.]. »

Peu à peu, Michèle a réalisé qu’une nouvelle voisine de condo de sa mère partageait des informations de QAnon Québec avec elle.

« Parfois, j’ignorais les liens envoyés par ma mère, d’autres fois, je lui faisais parvenir des articles démentant ces “fake news’’ », ajoute-t-elle.

Michèle s’est aussi abonnée à des groupes anti-conspirationnistes sur Facebook. « J’y ai fait la connaissance de plusieurs personnes vivant la même réalité. Nous gardons la tête hors de l’eau avec l’humour et la solidarité. »

Irritée, épuisée par les confrontations et par les critiques de sa mère sur le fait qu’elle apprenait à ses enfants à se protéger contre la COVID-19, Michèle a rompu les liens avec elle en juillet.

Je lui ai fait comprendre que je serai toujours là. Je m’accroche à l’idée qu’avec la fin de la pandémie, elle prendra la main que je lui tends.

Michèle

Quant à J. Guay et son ami de longue date arrivé chez elle en l’insultant en septembre, c’est en lisant de récents articles portant sur QAnon dans les médias qu’elle a réalisé qu’il avait été happé par ce culte.

« J’ai tout compris d’un coup, dit-elle. C’est une cassette qu’il avait apprise par cœur, et qu’il nous répétait depuis des années dans des soupers, mais on ne savait pas d’où ça venait. »

Pour elle, le dossier est clos. Elle a décidé de prendre ses distances.

« Il y avait tellement de haine et de mépris… C’était pire qu’avant. On se sent impuissant, et l’impuissance n’est pas une sensation agréable à gérer en ce moment. »

Comment réagir quand un proche embrasse QAnon ?

La Dre Roxane Larocque, psychologue qui travaille surtout auprès d’adolescents et de jeunes adultes, dit qu’il faut chercher à préserver un lien avec la personne happée par QAnon.

« Si cette personne a un discours très rigide, il ne faut pas essayer de la convaincre, parce qu’on est dans l’endoctrinement, on n’est pas dans une rationalité, dit-elle. Par contre, si la personne est plus malléable, on peut en discuter. »

La Dre Larocque recommande aussi d’aborder d’autres sujets, histoire de garder le lien et de trouver des terrains d’entente à l’extérieur des croyances complotistes.

On peut dire : “On ne s’entend pas, tu as ta vision, j’ai la mienne.” Mais il faut aussi réaliser qu’il faut abandonner l’idée de “je vais lui faire entendre raison’’. Quand on est dans les extrêmes, le dialogue est très difficile.

La Dre Roxane Larocque, psychologue

Steven Hassan, conseiller en santé mentale spécialisé dans les sectes destructrices, recommande lui aussi de ne pas essayer d’attaquer les idées défendues par les cultes ou les personnages clés du culte, soit Donald Trump dans le cas de QAnon. « Cela va mettre les gens sur la défensive et augmenter la distance entre vous. »

Le remède, dit-il, c’est davantage de contacts avec les gens « normaux », mais dans des contextes positifs, comme aller à la pêche, aller faire du sport, etc. « Il faut que les gens reconnectent avec leurs passions d’avant, leurs intérêts positifs, car cela leur permet de passer outre leur nouvelle identité au sein du culte et d’exprimer qui ils sont vraiment. »

Lorsqu’une personne s’engage sur le chemin de l’endoctrinement, il est encore possible d’avoir une discussion, dit-il. « On peut lui dire : “Viens, on va faire des recherches.’’ Les gens endoctrinés disent toujours “Faites vos recherches !’’, mais elles ne font leurs recherches que dans des sites QAnon… Faire de vraies recherches, ça veut dire lire les témoignages de gens qui sont des ex-QAnon, par exemple. On peut le faire avec elles, et en discuter. »

Si la personne est mineure, le rôle du parent sera de voir à ce qu’elle ne consomme pas uniquement de la désinformation sur Facebook, dit la Dre Larocque. « On peut faire des visionnements en famille, on peut en discuter. Il faut essayer de mettre un peu de souplesse dans tout ça. En même temps, il faut accepter que des reproches puissent être faits aux mesures gouvernementales. Le problème, c’est quand on perd la réalité dans l’endoctrinement, et c’est ce qu’on veut éviter. »