« Ce garçon m’a offert une leçon d’humanité, de résilience, qui va me suivre toute ma vie », lâche au bout du fil le pédiatre Francis Livernoche.

Gabriel Béland Gabriel Béland
La Presse

Son histoire a ému le Québec. Le tribunal lui a donné le nom de « X ». Un garçon de 17 ans rescapé en février 2019 à Granby par l’intervention miraculeuse d’un huissier.

Il était à deux doigts de la mort, incapable de marcher, incontinent, avec des os fracturés et les genoux abîmés à force de se déplacer à quatre pattes.

Sa mère a récemment été condamnée à huit ans de prison par la Cour du Québec.

Le DLivernoche le soigne depuis ce jour de l’hiver 2019 où X a été amené à l’hôpital, à Sherbrooke, complètement brisé.

Le médecin a accepté de parler aux médias – d’abord à Radio-Canada, puis à La Presse – parce que X, qui a maintenant 18 ans, lui a donné son accord. Mais il le fait aussi parce qu’il est renversé par le courage et les progrès du jeune homme.

Car la bonne nouvelle, c’est que X va mieux. Il partait pourtant de très loin à l’hiver 2019.

« C’est le cas le plus sévère que j’ai vu dans ma vie. Moi, j’ai seulement six ans d’expérience, mais des collègues avec plus de 30 ans de carrière n’ont jamais vu ça, précise le pédiatre. C’est un cas d’espèce, un cas à part. »

Il fallait d’abord rebâtir la confiance du garçon envers les adultes. Le personnel soignant a érigé autour de lui « un cercle de bienveillance », comme l’explique le DLivernoche.

PHOTO FOURNIE PAR FRANCIS LIVERNOCHE

Le Dr Francis Livernoche, pédiatre qui suit « X » depuis 2019

Sa confiance envers les adultes était anéantie. Il a fallu la rebâtir à coups de contacts quotidiens et banals. Le contact avec la préposée au ménage était aussi important que celui avec moi sur cet aspect-là.

Le Dr Francis Livernoche, pédiatre qui suit « X » depuis 2019

Le garçon avait été retiré de l’école par sa mère à l’âge de 15 ans. Il vivait complètement isolé avec ses deux petits frères. Sa mère l’avait battu à coups de tige de métal.

Malgré toutes ces épreuves, le DLivernoche a vite perçu chez lui « d’excellentes habiletés sociales ». Le garçon lui disait avoir pardonné à sa mère. Il démontrait une grande maturité. Il n’arrivait tout simplement pas à comprendre pourquoi elle lui avait fait ça.

« On a vu cet enfant-là, qui était isolé socialement, s’épanouir. Ce que je trouve le plus beau, ce qui va peut-être rester la plus grande énigme de ma carrière, c’est comment un enfant qui a connu autant d’adversité peut se révéler en si peu de temps.

« C’est un enfant ouvert, sensible et aimable. On est passés d’un état d’extrême méfiance au début à une ouverture, une gentillesse et une politesse que j’ai rarement vues. »

Réapprendre à marcher

X a passé près de trois mois à l’hôpital. Et le DLivernoche a continué de le suivre depuis.

Au fil des mois, le garçon a fait des progrès remarquables. X souffre d’une maladie osseuse. Négligé par sa mère, battu et privé de nourriture, il ne pouvait plus marcher.

« Il a réappris à marcher », laisse tomber le DLivernoche.

X a même recommencé à fréquenter l’école. « Ça, c’est très surprenant pour un enfant qui a été retiré de l’école pendant tant d’années », dit son pédiatre.

Sa nouvelle famille d’accueil est « faite sur mesure pour lui ». « Il aide la famille avec les autres enfants. Il a repris des activités de son âge. »

Il ne faut pas que ces progrès viennent éclipser toute l’horreur qu’il a vécue. Mais force est de reconnaître qu’en ce moment, il va très bien.

Le Dr Francis Livernoche

Selon lui, c’est la preuve que le système n’est pas entièrement brisé, que la prise en charge par le personnel soignant a pu faire la différence.

Quant à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), qui avait reçu plus de 10 signalements à propos de X au fil des ans sans le retirer à sa mère, Francis Livernoche invite à la prudence.

« Je ne suis pas là pour défendre la DPJ. Mais la DPJ fait ce qu’elle peut avec les moyens qu’on lui donne. Il y a aussi une responsabilité sociale », dit-il.

« Il faut se demander collectivement si notre filet social est efficace. Seulement s’en remettre à la DPJ, c’est un peu déresponsabilisant. L’école a un rôle, le communautaire, les voisins… Comment est-ce qu’on peut rester isolé pendant aussi longtemps sans que personne lève le flag ? », demande-t-il.

Le pédiatre a beaucoup d’attentes envers le rapport de la commission Laurent, attendu en avril 2021.

Ses petits frères

Bien sûr, l’histoire de X reste à écrire. Le DLivernoche ne se fait pas d’illusions.

« Il reste à risque, de par ce qu’il a vécu, peut-être de séquelles psychologiques plus tard ou aussi de séquelles physiques, dit-il. Subir de la maltraitance comme ça, ç’a des effets sur le métabolisme, sur la santé. »

Mais pour l’instant, X va mieux. « Cet enfant-là a répondu d’une manière admirable. »

Devant le tribunal, il disait s’ennuyer de ses petits frères. L’un est retourné vivre avec son père biologique, l’autre a été placé en famille d’accueil.

Mais il a repris contact avec eux. Sans vouloir trop s’avancer, le DLivernoche parle de la possibilité d’éventuellement le réunir avec au moins l’un d’eux.

Pour le personnel soignant, côtoyer X a été une expérience hors du commun, un processus « à la fois difficile et enrichissant ».

« Il fallait réussir à approcher, à apprivoiser un enfant qui avait tellement de méfiance. Il fallait bâtir ce lien-là, cette confiance », lâche le pédiatre.

« Ce garçon-là m’a appris mon métier dans un certain sens. »