Régulariser le statut des demandeurs d’asile « anges gardiens », c’est bien. Mais il serait tout à l’avantage d’Ottawa et de Québec d’aller beaucoup plus loin en régularisant le statut de toutes les personnes sans papiers au pays durant la pandémie — à quelques exceptions près.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Ce n’est pas moi qui le dis, mais Louise Arbour, ancienne représentante spéciale pour les migrations du Secrétaire général des Nations unies. « Ce n’est pas juste une question de bon cœur et d’être une terre d’accueil. Il y a là une coïncidence parfaite de nos valeurs et de nos intérêts. »

Je me suis entretenue avec Louise Arbour mardi matin. Ironiquement, quelques heures après son solide plaidoyer en faveur d’un vaste exercice de régularisation au pays, le premier ministre, François Legault, mettait le dernier clou dans le tout petit cercueil d’un possible programme à peine un peu plus large de régularisation des « anges gardiens ».

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Louise Arbour, ex-représentante spéciale pour les migrations du Secrétaire général des Nations unies

En vertu de l’entente actuelle conclue avec Ottawa, seuls les demandeurs d’asile qui ont donné des soins directs à des patients au plus fort de la première vague de la pandémie pourront obtenir une passerelle vers la résidence permanente. Où est la logique d’inclure l’employée à statut précaire qui a tenu la main d’une patiente atteinte de la COVID-19, mais d’exclure celle qui a pris autant de risques en lavant le plancher juste après avec un équipement de protection inadéquat ? La vérité, c’est qu’il n’y en a pas. Ni logique. Ni équité.

Il y a deux semaines, après en avoir discuté avec Françoise David, le premier ministre Legault s’était dit ouvert à la possibilité d’élargir le programme spécial annoncé en août. Le ministre fédéral de l’Immigration a accueilli positivement cette ouverture et s’est dit prêt à inclure un plus grand nombre de travailleurs essentiels.

Mais sitôt ouverte, la porte s’est refermée brutalement à Québec.

Pourquoi donc ? a demandé Manon Massé, mardi. « On s’est fait proposer d’élargir un petit peu avec Françoise David », a répondu le premier ministre, en faisant mine de tenir un petit nombre de dossiers entre ses mains. « Elle a rencontré la ministre [Nadine Girault]. Ce n’était pas acceptable, la proposition », a-t-il ajouté en ouvrant très grand les bras, comme pour accueillir tous les migrants de la terre.

Pourtant, Françoise David n’a jamais dit qu’il n’était question que d’une poignée de cas isolés. Elle n’aurait pas pris la peine d’interpeller le premier ministre pour 10 ou 100 cas. La Coalition pour la régularisation des statuts à laquelle elle a joint sa voix n’a jamais demandé non plus un programme ouvert à tous les sans-papiers, comme celui que propose Louise Arbour.

De combien de personnes est-il question ? Tant à Québec qu’à Ottawa, personne n’est en mesure de me le dire. Mais ce que Québec dit, c’est que, même sans savoir de combien de vies à statut précaire on parle, ce serait déjà trop… Et même si la proposition de Françoise David et de la coalition est comme une toute petite chambre d’ami à côté de la grande maison que Louise Arbour propose de mettre en ordre, on estime que c’est « inacceptable »… Cherchez l’erreur.

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Louise Arbour n’aime pas du tout l’expression « ange gardien », utilisée depuis le début de la pandémie pour qualifier les soignants, dont un bon nombre de migrants. Une expression qui occulte la réalité des travailleurs migrants qui, même lorsqu’ils ne prodiguent pas des soins, sont aussi des travailleurs essentiels, souvent exploités, rouages d’une économie informelle dont on s’accommode fort bien. « Celui qui fait de la saucisse, qui travaille dans des abattoirs de porcs, on n’associe pas beaucoup ça à l’angélisme… Mais qu’est-ce qu’on va manger si ces travailleurs ne sont pas là ? »

Au-delà de l’expression « ange gardien », Louise Arbour aime encore moins la rhétorique de charité chrétienne qui l’accompagne lorsqu’il s’agit de régulariser le statut de travailleurs qui contribuent à la société et sans qui on serait bien mal pris.

Oui, bien sûr, il est souhaitable que l’on fasse preuve de générosité, de compassion et de solidarité avec ces gens en leur permettant de régulariser leur statut. Mais il y va aussi de nos intérêts, rappelle-t-elle.

« Si demain matin, tous ces gens dont on ne connaît pas le nombre ni l’occupation se levaient et disaient “Merci beaucoup, on s’en va chez nous !”, je pense qu’on serait beaucoup plus mal en point qu’on ne l’est en ce moment avec leur présence qui ne nous enlève rien. »

Ces travailleurs occupent très souvent des emplois dont personne ne voudrait. « Il n’y a pas grand-monde au Québec qui travaillerait en dessous du salaire minimum dans le genre de situations dans lesquelles beaucoup de ces gens travaillent. »

La pandémie n’est qu’un élément additionnel qui milite en faveur d’un vaste exercice de régularisation (qui exclurait bien entendu les criminels). « Avec la pandémie et la fermeture de frontières, on se rend compte que ce n’est dans l’intérêt de personne d’avoir des gens qui sont ici et qui n’ont pas accès aux services de santé. »

Plusieurs pays ont, au cours de leur histoire, fait ce genre d’exercice pour des raisons très pragmatiques. Louise Arbour cite l’exemple du Maroc qui, pendant la « crise » des migrants, a régularisé le statut de 25 000 personnes. « À l’origine un pays de transit, le Maroc s’est trouvé un peu par défaut un pays de destination quand la Méditerranée s’est transformée en cimetière. Bien des gens ont décidé de ne pas aller plus loin. Alors plutôt que d’accumuler une grande population en situation d’irrégularité, le pays a ouvert les portes en disant : “Venez, on donne un permis de travail de deux ans.” »

On peut penser aussi aux États-Unis, sous Ronald Reagan, qui, en 1986, ont mis en place un programme de régularisation pour 3 millions de sans-papiers.

« Je pense qu’au Canada et au Québec, ce serait le bon moment pour le faire », estime l’ancienne juge de la Cour suprême du Canada.

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Sans doute que beaucoup d’entre vous en lisant ces lignes diront : « Ben voyons donc ! »

C’est la réaction que reçoit le plus souvent Louise Arbour lorsqu’elle commence à discuter de ce sujet autour d’elle. « Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui, d’emblée, m’a dit : “Super bonne idée” ! »

Très souvent, on lui oppose des idées préconçues à propos des migrants en situation irrégulière : « Ils ont triché ! On ne va quand même pas récompenser des gens qui n’ont pas fait la file comme les autres ! »

« Et là, on s’assoit et on parle. Et plus on en parle, plus le ton est apaisé. »

Quand les gens sont informés correctement, ils comprennent que les migrants sans papiers dont on parle ne sont ni des tricheurs, ni des « illégaux », ni des criminels, ni des terroristes.

La majorité d’entre eux sont entrés au pays de manière tout à fait légale, comme touristes ou comme étudiants. Ils vivent sans statut parce qu’ils n’ont pas quitté le pays à la date prévue. Peut-être parce qu’ils ont trouvé un emploi ou ont rencontré quelqu’un…

Certes, ils ont commis une infraction administrative. Mais cela ne fait pas d’eux des criminels.

« C’est comme lorsqu’on ne renouvelle pas son permis de conduire à temps. On ne devient pas un automobiliste illégal ! »

Les demandeurs d’asile qui travaillent dans des conditions de précarité extrême en attendant une décision ou un renvoi éventuel ne sont pas non plus des « illégaux ». « Ils nous aident partout. On a besoin de leur main-d’œuvre. »

À l’argument selon lequel il faut bien tracer la ligne quelque part par souci d’équité, Louise Arbour répond : « Pourquoi faudrait-il tracer la ligne ? Parce que c’est plus sympathique des gens qui ont été préposés aux bénéficiaires que des gens qui lavaient les planchers ou qui travaillaient dans des abattoirs pour que l’on puisse manger ? »

Si c’est dans notre intérêt de faire cet exercice de régularisation, pourquoi alors cela ne va-t-il pas de soi pour nos gouvernements ?

« Je ne sais pas ce qui anime l’hostilité des gouvernements devant cette question. Je présume que c’est la peur d’une opinion publique défavorable. Ce à quoi je répondrai : une partie de votre fonction, de votre responsabilité, c’est d’informer cette opinion publique, d’essayer de la faire changer pour aller dans l’intérêt de tous. »