Les policiers municipaux lèvent un drapeau rouge. Québec doit financer la mise en place d’un service d’aide d’urgence, dans le contexte où nombre d’entre eux vivent de la « détresse », disent-ils à La Presse. Alors que le gouvernement Legault procède à une réforme de la Loi sur la police, ils pressent aussi la Sécurité publique de trouver des solutions pour enrayer la sous-intervention (underpolicing), notamment en équipant les agents de caméras corporelles.

Hugo Pilon-Larose Hugo Pilon-Larose
La Presse

Gabriel Béland Gabriel Béland
La Presse

(Québec) Aide psychologique pour les policiers : un service d’urgence 24 heures sur 24 réclamé

Devant des statistiques troublantes sur la santé mentale et le suicide chez les policiers, l’une des plus importantes associations policières du Québec exige que le gouvernement Legault mette en place au plus vite une réforme afin d’offrir une aide psychologique adéquate à ses membres.

La Fédération des policiers et policières municipaux du Québec (FPMQ), qui regroupe 5000 membres, estime qu’il est urgent d’agir. Elle demande la mise en place d’un guichet d’aide unique, ouvert 24 heures sur 24, réunissant des ressources destinées à la santé mentale des policiers, alors que beaucoup « vivent de la détresse ». Cette requête a été formulée dans un mémoire de la FPMQ, obtenu par La Presse, qui a été déposé cet automne au comité consultatif mandaté par Québec pour analyser la réalité policière de la province.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

La Fédération des policiers et policières municipaux du Québec, qui regroupe 5000 membres, demande la mise en place d’un guichet d’aide unique, ouvert 24 heures sur 24, réunissant des ressources destinées à la santé mentale des policiers, alors que beaucoup « vivent de la détresse ».

« Prendre soin des policiers et des policières, c’est le dossier qui est sur le dessus de ma liste. C’est le plus important », a lancé en entrevue François Lemay, président de la FPMQ.

Un document du ministère de la Sécurité publique (MSP) obtenu grâce à la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics contient également plusieurs faits troublants. « Les policiers sont deux à trois fois plus à risque que la population en général » de se suicider, peut-on lire dans le document présenté à un comité nouvellement créé sur la prévention du suicide chez les policiers.

Les policiers meurent plus par suicide que dans le cadre de leur travail, et le moyen le plus souvent utilisé est l’arme de service, ajoute ce document rédigé par des expertes du MSP et du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). C’est dans ce contexte que la FPMQ demande à Québec de mettre en place « une solution concrète qui fonctionne très bien ailleurs », un guichet d’aide unique à l’échelle de la province.

À l’heure actuelle, les policiers municipaux ont accès à des services psychologiques offerts par des entreprises engagées par les municipalités. Or, l’offre s’adresse à tous les employés municipaux.

« Ces gens-là répondent aux policiers, mais aussi aux cols blancs, aux cols bleus. Ça ne peut pas être du mur-à-mur », fait valoir le président de la FPMQ.

François Lemay rappelle qu’il ne faut pas chercher bien loin pour voir un tel service en action : les policiers du SPVM peuvent compter sur cinq psychologues qui leur sont uniquement destinés.

À cause de la nature de notre travail, il y a plus de suicides. On a besoin de ce type d’endroit où on appellerait et les gens connaîtraient notre réalité. Ça marche à Montréal, faisons-le ailleurs.

François Lemay, président de la FPMQ

Une solution abordable

Techniquement, la FPMQ demande à Québec de mettre ce guichet unique en place. Il servirait aux policiers, mais pourrait aussi s’adresser aux ambulanciers, aux employés du 911, aux pompiers et aux autres intervenants de première ligne.

Selon François Lemay, cette demande ne coûterait pas les yeux de la tête. Des ressources sont déjà dépensées par les municipalités pour offrir des services aux policiers. Il s’agirait de les redéployer, dit-il.

Le document du ministère de la Sécurité publique consulté par La Presse dénombre 51 suicides de policiers depuis 2000 au Québec. Le document de juin 2020 n’est cependant pas à jour. Un policier du Service de police de la Ville de Québec (SPVQ), père de quatre enfants, s’est donné la mort la semaine dernière.

« Le guichet unique, c’est une bonne idée », avance Martine Fortier, qui est devenue récemment la première femme élue à la tête de la Fraternité des policiers et policières de la Ville de Québec (FPPVQ).

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Martine Fortier, présidente de la Fraternité des policiers et policières de la Ville de Québec

Le travail policier, et celui des premiers répondants, est unique. Des fois, les policiers interviennent pour une pendaison, un enfant tué. Des fois, on est les premiers répondants, on fait les manœuvres. On voit la réaction des proches, leur grande tristesse. Ça affecte les policiers.

Martine Fortier, présidente de la FPPVQ

Des policiers « coupés de leurs émotions »

À la maison de thérapie la Vigile, destinée aux gens « en uniforme », les intervenants sont bien au fait du caractère singulier du travail policier.

« En trois mois, ils vont voir plus que ce que la majorité des gens vont voir dans leur vie. Les traumatismes sont plus présents », lance Stéphanie Paquette, directrice clinique à la Vigile.

L’organisme situé à Québec accueille des policiers pour des thérapies de 30 jours. Mme Paquette explique que ceux-ci ont tendance à se couper de leurs émotions « pour pouvoir fonctionner jour après jour ».

« Souvent, ça sort en colère, en agressivité, à cause de l’intensité de ce qu’ils vivent au quotidien, dit-elle. Parfois, ça amène des problèmes de couple, de la difficulté à communiquer et à sentir que l’autre comprend la réalité du travail policier. »

La FPMQ salue dans son mémoire le travail de la Vigile. Mais la longue thérapie qu’elle offre fait en quelque sorte office de deuxième ligne. La meilleure première ligne, pour la FPMQ, serait l’ajout de ces psychologues au bout du fil, réservés aux policiers.

« Ce service à Montréal a fait ses preuves depuis 30 ans auprès de 5000 policiers. On demande que les 10 000 autres policiers du Québec puissent avoir le même type de service », note François Lemay.

« Les policiers de Los Angeles ont décidé d’imiter Montréal. Et le NYPD [la police de New York] est en train d’imiter Los Angeles, remarque-t-il. Donc la solution est dans notre cour ! Arrêtons de chercher. »

Réforme de la Loi sur la police

La ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, a mandaté en décembre dernier l’ancien maire de Sherbrooke Bernard Sévigny pour coordonner un comité consultatif sur la réalité policière afin de revoir la Loi sur la police. Ce comité est complété par l’ancienne juge Nicole Gibeault, l’ancienne députée fédérale Marlene Jennings, l’enseignant en techniques policières Alexandre Matte et l’ancien officier à la Sûreté du Québec Louis Côté. Ces derniers déposeront au printemps 2021 un rapport au gouvernement Legault.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Le président de la Fédération des policiers et policières municipaux du Québec, François Lemay, affirme qu’« il y a un bris de confiance entre les policiers et la déontologie ».

Entre les policiers et la déontologie, une confiance à rétablir

Hugo Pilon-Larose Hugo Pilon-Larose
La Presse

Les policiers municipaux pressent le gouvernement Legault de trouver des solutions pour enrayer le phénomène de la sous-intervention, de l’anglais « underpolicing », où des policiers évitent certaines interpellations pour « ne pas se retrouver sur la sellette ». Pour y arriver, ils demandent à Québec de rétablir la confiance des agents envers les règles qui encadrent leurs obligations déontologiques et de financer la mise en place de caméras corporelles qui filmeront l’intégralité des interventions policières.

Le président de la Fédération des policiers et policières municipaux du Québec (FPMQ), François Lemay, affirme qu’« il y a un bris de confiance entre les policiers et la déontologie ». Il déplore, par exemple, qu’un citoyen mis au fait d’une situation puisse porter plainte contre un policier, parfois des années après l’intervention, même s’il n’est pas directement impliqué dans l’affaire. Alors que Québec veut revoir la Loi sur la police, il demande que le délai de prescription d’un an qui est actuellement prévu soit appliqué à partir de la date où l’intervention a eu lieu.

« Comment je peux avoir une défense pleine et entière cinq ans après les événements, alors que je suis intervenu sur tellement d’événements et qu’il est fort possible que je ne me souvienne même plus [des faits] », plaide-t-il.

M. Lemay déplore aussi que des vidéos d’interventions, parfois « incomplètes ou modifiées », soient publiées sur les réseaux sociaux, alors qu’on y voit un policier faire une intervention physique sur un citoyen.

Certains agents ont alors l’impression d’être jugés au tribunal de l’opinion publique, alors que plusieurs éléments pour évaluer l’intervention ne sont pas diffusés.

Pour éviter que cela fasse progresser un phénomène qui l’inquiète, l’underpolicing, le président de la FPMQ demande à Québec de financer l’implantation de caméras corporelles sur tous les policiers du Québec. La Fédération formule cette demande dans le cadre du mémoire qu’elle a envoyé au comité consultatif sur la réalité policière, mis en place par le gouvernement Legault.

« Lorsqu’on fait une intervention et qu’il y a des caméras corporelles, on informe le citoyen qu’il est filmé. Celui qui aurait voulu péter sa coche, il ne la pète pas, pour te dire ça en bon québécois », explique M. Lemay, précisant que l’effet peut aussi mener un policier à tenter une désescalade avant d’utiliser la force.

Un financement équitable

La FPMQ exige aussi que Québec assure une équité entre le financement des services de police municipaux, où travaillent ses membres, et les services offerts par la Sûreté du Québec. À l’heure actuelle, dit-il, une ville paie environ 50 % de la facture policière lorsque le service est rendu par la SQ, alors qu’une autre ville qui a son propre corps de police municipale paie entièrement les coûts.

Pour François Lemay, cette situation fait en sorte que des municipalités s’en remettent à la SQ plutôt que d’avoir une police municipale, qui permet plus de proximité entre les agents et la communauté qu’ils desservent, dit-il. Selon lui, cette proximité est essentielle pour combattre certains problèmes et développer des initiatives comme la police communautaire.

« Lorsqu’un policier municipal va travailler dans une ville, il va souvent s’y établir pour toute sa carrière et y fonder une famille. Il va être impliqué dans les écoles, dans le sport », résume-t-il. Selon lui, cette présente à long terme permet aux policiers de mieux prévenir certains crimes.

François Lemay voudrait aussi que les policiers municipaux représentent mieux le tissu social des villes où ils travaillent. Pour augmenter la place occupée par les peuples autochtones ou les communautés culturelles dans les forces de l’ordre, il presse Québec de revoir les critères d’admission aux programmes de techniques policières offerts au cégep, mais surtout d’intéresser dès le secondaire les jeunes de ces communautés à devenir policiers.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Dans son mémoire déposé au comité consultatif mandaté par Québec pour analyser la réalité policière, rendu public lundi, Montréal rappelle que « le SPVM dessert près de 25 % de la population de la province, mais qu’une proportion plus grande (31 %) des crimes sont commis sur son territoire ».

Montréal déplore une « iniquité flagrante »

La Ville de Montréal dénonce une « iniquité flagrante » dans le financement de la police, alors qu’elle assume à elle seule la facture associée aux services rendus par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), et ce, même si elle doit combattre sur son territoire de nombreux crimes commis par des gens qui n’habitent pas la métropole.

Dans son mémoire déposé au comité consultatif mandaté par Québec pour analyser la réalité policière, rendu public lundi, Montréal rappelle que « le SPVM dessert près de 25 % de la population de la province, mais qu’une proportion plus grande (31 %) des crimes sont commis sur son territoire ».

« De plus, une portion considérable de ces crimes est attribuable à des individus provenant de l’extérieur du territoire du SPVM », écrit la Ville, qui demande à Québec d’accorder « les ressources financières conséquentes » pour la soutenir dans le financement de ses services policiers qui « bénéficient à l’ensemble de la collectivité québécoise ».

Montréal presse aussi le gouvernement Legault d’instaurer des « équipes nationales mixtes » pour lutter contre la « criminalité extraterritoriale », alors que « la démocratisation de puissants outils technologiques et de communications a permis au secteur criminel de modifier ses pratiques ».

« Des cybercrimes comme le leurre, la pornographie juvénile, l’extorsion ou l’incitation au suicide peuvent avoir comme objet un ordinateur ou un serveur situé hors de la juridiction du corps de police qui doit enquêter sur ledit crime, car les victimes se retrouvent sur son territoire. […] Une grande concertation et collaboration avec les autres corps de police s’avère nécessaire », affirme la métropole.