(Québec) Tout juste libérée de procédures judiciaires qui duraient depuis plus de quatre ans, l’ancienne vice-première ministre Nathalie Normandeau brise le silence. Sans détour, elle accuse l’ancien patron de l’UPAC d’avoir orchestré son arrestation uniquement dans le but de faire chanter le gouvernement.

Gabriel Béland Gabriel Béland
La Presse

« Robert Lafrenière, en fin stratège, s’est organisé pour faire plier le gouvernement Couillard. C’est terrible. Je n’ai jamais vu, dans l’histoire récente, un dirigeant d’organisme public se comporter de cette façon », a déclaré Mme Normandeau dans une entrevue avec La Presse.

L’ancienne ministre libérale a mené mardi une ronde d’entrevues. Lundi, le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) a annoncé qu’il n’allait pas porter en appel l’arrêt du processus judiciaire prononcé il y a un mois par la Cour du Québec. Ça signifie donc que le « procès Normandeau » n’aura pas lieu.

La femme de 52 ans veut maintenant raconter sa version de l’histoire. Et selon elle, l’ancien commissaire de l’Unité permanente anticorruption (UPAC) est responsable de son arrestation, le jour du budget provincial, le 17 mars 2016.

« La seule hypothèse qui selon moi tient la route, c’est que Robert Lafrenière, qui souhaitait être renouvelé en mars 2016, a trouvé un moyen de faire plier le gouvernement en procédant à mon arrestation », dit-elle.

« Je sais que c’est gros. Ça peut sembler abracadabrant, surréaliste, mais c’est quand même la réalité. »

Cette théorie n’est pas nouvelle. Elle avait notamment été avancée par l’un des témoins entendus par la Cour du Québec dans cette affaire, soit l’ex-entrepreneur en construction Lino Zambito.

Un enquêteur chargé de l’arrestation de Mme Normandeau avait aussi affirmé que la date avait été devancée pour coïncider avec le budget, dans une déclaration mise en preuve durant le procès de Mme Normandeau.

« Lafrenière, qui avait été sous-ministre, connaissait très bien l’importance du budget en politique. Il savait très bien qu’en m’arrêtant le jour du budget ça créerait une onde de choc. Les colonnes du Temple ont été ébranlées », affirme aujourd’hui Mme Normandeau.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

L’ancien patron de l’UPAC Robert Lafrenière

« Robert Lafrenière a réussi à faire plier le gouvernement. Un peu plus de deux semaines plus tard, le gouvernement l’a renouvelé », dit-elle.

Le premier ministre Philippe Couillard n’avait pas le choix de le faire, soutient l’ancienne politicienne, à défaut de quoi il aurait été malmené par les partis de l’opposition et l’opinion publique.

« Ç’aurait été un scandale de ne pas le renouveler. Mais aujourd’hui, ce qui est un scandale, c’est que Robert Lafrenière a fait passer ses intérêts personnels avant ceux de son organisation. »

« Je trouve ça abject, abominable », ajoute-t-elle.

Joint par La Presse, Robert Lafrenière nous a dit qu’il ne commenterait pas les affirmations de Mme Normandeau.

Poursuivre le gouvernement ?

Nathalie Normandeau et ses cinq coaccusés étaient soupçonnés d’avoir participé à un stratagème de financement électoral. Elle était accusée d’abus de confiance, de souscription frauduleuse à une caisse électorale et d’actes de corruption dans les affaires municipales.

Mais le 25 septembre dernier, la Cour du Québec a signifié un arrêt du processus judiciaire pour délais déraisonnables, de type Jordan.

L’ancienne vice-première ministre assure qu’elle n’a rien à se reprocher et que des accusations n’auraient jamais dû être déposées contre elle. Elle consulte actuellement des avocats pour savoir si elle poursuivra le gouvernement.

« Je l’envisage. Je me laisse jusqu’au début 2021 pour analyser toutes les options devant moi », dit-elle.

« Mais je suis consciente qu’une poursuite contre le gouvernement, c’est peut-être des années devant le tribunal. Ça veut dire me replonger dans une histoire qui m’a déjà fait très, très mal et qui m’a fait vivre d’énormes séquelles et de graves préjudices. »

Mme Normandeau veut avant tout se concentrer sur sa carrière. Elle aimerait retourner en radio, elle qui a tenu le micro dans deux stations de Québec après la fin de sa carrière politique.

« Ma réhabilitation sur le plan professionnel va prendre un certain temps. J’aborde ça avec beaucoup de réalisme, assure-t-elle. Mais maintenant, avec la décision du DPCP, je peux envisager l’avenir avec plus d’enthousiasme. »

Pressentie par certains pour une candidature à la mairie de Québec en 2021, elle coupe court aux rumeurs.

« Je vais passer mon tour. […] Il y a des gens de mon entourage qui ont vécu ça très difficilement, ce qui m’était arrivé. Pour eux, la politique est responsable de ce qui m’est arrivé. Ils ne le comprendraient pas. »

Elle est présentement à écrire un livre pour livrer sa version de toute cette affaire. Il est entre les mains d’une éditrice.

Elle rappelle qu’elle n’a jamais été interrogée par les enquêteurs de l’UPAC, n’a jamais été entendue dans le cadre de son procès – mort-né – et ne pouvait parler aux médias pendant les années de procédures.

« Ça, ç’a été une des grandes frustrations. J’ai été en quelque sorte condamnée au silence par toutes les procédures. »

– Avec Daniel Renaud, La Presse