Le recteur de l’Université d’Ottawa Jacques Frémont a lancé un « appel au calme » et a dénoncé des échanges « irrespectueux », « haineux et menaçants » dans une missive envoyée mercredi soir. L’établissement est plongé dans une controverse depuis quelques jours concernant la suspension d’une professeure de la faculté des arts qui a utilisé, dans un contexte d’enseignement, le « mot commençant par n » en anglais.

Audrey Ruel-Manseau
Audrey Ruel-Manseau La Presse

« Nous assistons actuellement autour de ce dossier dans les médias et les médias sociaux à des échanges diamétralement opposés souvent irrespectueux et parfois même haineux et menaçants. Un tel climat ne fait avancer en rien la discussion. Plus il y a des tensions, plus les discours semblent devenir radicalisés et polarisés, moins un dialogue serein permettant de sortir grandi de cette crise peut s’établir », écrit le recteur Jacques Frémont.

Verushka Lieutenant-Duval a fait l’objet d’une suspension et a affronté une tempête sur les réseaux sociaux provoquée par des étudiants outrés qu’elle ait utilisé « le mot commençant par n » en anglais dans sa classe pour illustrer le concept de récupération. La professeure en histoire et théorie de l’art a présenté ses excuses par courriel à ses étudiants après qu’une étudiante aurait fait valoir qu’une Blanche n’avait jamais le droit d’employer ce mot. Elle a ensuite invité les étudiants à réfléchir « à ce qui convient pour traiter ce mot. Vaut-il mieux ne pas le prononcer parce qu’il est sensible ? Le silence ne mène-t-il pas à l’oubli et au statu quo ? ». Des échanges virulents sur les réseaux sociaux ont suivi et prennent de plus en plus d’ampleur. Des attaques et des menaces envers la professeure de même qu’envers ceux qui ont pris sa défense s’intensifient.

« L’heure est au calme et j’invite toutes celles et ceux qui souhaitent s’exprimer de le faire avec retenue pour éviter d’envenimer davantage le débat », demande le recteur dans sa lettre adressée aux « membres de la communauté universitaire ».

« On conviendra que le mépris, la diffamation et les mots irrespectueux ne sont pas de mise et ne contribuent en rien à enrichir les échanges. Ces mots peuvent difficilement mener à une conversation de qualité, conversation à laquelle nous aspirons une fois que la tempête actuelle sera passée. Car ne vous méprenez pas : je souhaite que ce débat ait bel et bien lieu », a écrit le recteur, qui ajoute que « les questions souvent troublantes doivent être abordées avec doigté, même dans nos milieux académiques ».

L’Université montrée du doigt

Au cœur de la controverse, Verushka Lieutenant-Duval a préféré ne pas commenter « à chaud » le contenu de la lettre, lorsque jointe par La Presse, mercredi soir. Le recteur avance également que « la décision de la retirer temporairement de ses activités pédagogiques, le temps d’examiner la situation, n’a pas été arbitraire et que sa liberté académique n’a en aucun temps été censurée ».

Plus tôt, son syndicat a accusé l’Université d’Ottawa non seulement de laisser ses professeurs à eux-mêmes « pour faire face au procès des médias sociaux en lien avec leur enseignement », mais, dans une plus large mesure, de « marginaliser » les professeurs à temps partiel sous contrat.

« L’Université n’a pas réagi lorsque ses coordonnées personnelles, y compris son adresse et son numéro de téléphone, ont été diffusées et partagées sur la plateforme Twitter par un étudiant. L’administration a immédiatement pris position par le biais d’un gazouillis (tweet) alléguant le racisme et, par la suite, d’une décision de suspension sans enquête préalable sur le contexte et l’intention de ce qui a été dit en classe », déplore l’Association des professeurs et professeures à temps partiel de l’Université d’Ottawa (APTPUO).

Lundi, le recteur avait fait une première sortie publique sur le sujet. « Liberté d’expression et droit à la dignité ne se contredisent pas », avait-il affirmé, dans un message à la communauté universitaire et au Sénat de l’Université d’Ottawa pour expliquer sa position. Sans condamner l’enseignante au cœur de ces évènements, M. Frémont ne lui donnait pas son appui.

Le principal regroupement de syndicats de professeurs d’université a rapidement crié à la « censure morale », tandis qu’une lettre signée par 579 professeurs de cégep et d’université déplorait un « grave précédent qui attaque de front la liberté académique ».

Série de pétitions

Les pétitions sur la controverse se multiplient depuis. Trente-quatre professeurs de l’Université d’Ottawa se sont portés à la défense de leur collègue et, de façon plus large, de la liberté d’expression, dans une lettre intitulée « Libertés surveillées ». Ces professeurs conviennent qu’il faut faire preuve de sensibilité dans l’enseignement, mais ajoutent qu’il est inévitable que l’université, comme lieu de débat, puisse par moments heurter des sensibilités.

En réponse, dans une autre pétition qui circule sur l’internet, des centaines de professeurs reprochent à leurs 34 collègues d’appuyer Mme Lieutenant-Duval et écrivent que « toute personne qui souhaite utiliser ce mot peut le faire librement. Allez-y. Cependant, étant donné la nature dialectique du racisme et de la suprématie blanche, il continuera d’y avoir des personnes qui s’opposeront à l’utilisation de ce mot et confronteront ceux et celles qui insisteront sur leur droit de l’utiliser ».

« On nous associe à des suprémacistes blancs dans cette pétition, et ce n’est rien d’autre que de la diffamation […] Que ça vienne d’autres professeurs, ça m’étonne, ça m’ébranle, ça m’écœure. Alors que le grand objectif, c’était de défendre la grande liberté d’expression, parce qu’on voyait la dérive », réagit l’un des 34 signataires, Maxime Prévost.

Une autre pétition, signée par 600 professeurs de plusieurs universités, a condamné la réaction du recteur Jacques Frémont et du doyen de la faculté des Arts de l’Université d’Ottawa, Kevin Kee, selon qui le mot est « offensant, [de sorte qu’]il est totalement inacceptable de l’utiliser dans nos salles de classe ainsi que sur notre campus ».

— Avec Hugo Pilon-Larose et Louise Leduc, La Presse