On ne peut pas dire que ce n’était pas prévisible.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

En janvier dernier, un article du Chronicle Herald mettait en garde le gouvernement Trudeau contre les tensions entre les Micmacs et les pêcheurs commerciaux des Maritimes.

« J’espère qu’il n’y aura pas d’autre guerre, mais je ne crois pas que nous pourrons l’éviter », prévenait Roger Augustine, chef régional de l’Assemblée des Premières Nations. Un pêcheur micmac venait alors de trouver son bateau en train de couler dans le port, avec des trous de perceuse…

PHOTO JOHN MORRIS, REUTERS

Le homard provoque de vives tensions entre pêcheurs autochtones et allochtones en Nouvelle-Écosse.

Dix mois plus tard, il n’y a pas eu d’entente et la situation est devenue inflammable. Dans la baie Sainte-Marie, en Nouvelle-Écosse, des pêcheurs sont soupçonnés d’avoir incendié un véhicule et des entrepôts à homards des Micmacs, en plus d’avoir saboté leurs cages et d’avoir agressé leur chef local.

Lundi, le gouvernement Trudeau a sorti pas moins de quatre ministres pour tenir une conférence de presse commune. À tour de rôle, ils ont chacun reconnu se trouver en territoire autochtone, et certains ont dénoncé le « racisme systémique ». Pour le reste, toutefois, c’était pauvre en contenu. Ils n’avaient pas grand-chose à annoncer.

Je ne veux pas être cynique. Les reconnaissances symboliques sont importantes, et le ministre des Services aux Autochtones, Marc Miller, a envoyé un message fort en déplorant la mollesse de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) face à ces crimes.

Reste que l’exercice a montré les limites de la politique de la vertu. C’est bien beau d’en faire un débat moral, de vouloir faire évoluer les consciences et de faire culminer chaque discours par un mélange bien senti de remords et d’indignation. Mais il y a un temps pour la morale, et un autre pour la politique.

Le racisme n’est pas que la cause des conflits, il peut aussi en être la conséquence.

L’histoire de la baie Sainte-Marie montre toute la méfiance qui précède souvent les jugements des tribunaux, et tout le travail politique qui reste à faire par la suite.

Une bonne façon de la raconter est de commencer par Donald Marshall Jr. En 1971, il est condamné pour un meurtre qu’il n’a pas commis. Après 11 années perdues en prison, il est innocenté. Une commission royale conclut que le système de justice était biaisé contre les Premières Nations.

Quand ce rapport sort en 1990, Marshall est déjà célèbre malgré lui. Et il s’apprête à le devenir une seconde fois…

En 1993, la garde côtière l’arrête pour pêche illégale d’anguille. Sa réponse : je n’ai pas besoin de permis, j’ai le traité de 1760 entre la Couronne et mon peuple.

L’affaire se rend jusqu’en Cour suprême. En 1999, elle lui donne raison. Mais comme cela arrive souvent, le jugement règle la question à moitié.

Sa conclusion : les Micmacs et Malécites ont un droit à une pêche de « subsistance convenable ». Mais cela équivaut à combien de prises, à quel moment et pour quelle espèce ? Au gouvernement de trancher, disent les juges.

La confusion demeure et quelques jours plus tard, à l’automne 1999, la violence éclate. Fait plutôt rare, la Cour émet peu après un second jugement qui précise entre autres que le fédéral peut limiter la pêche de subsistance pour préserver la ressource.

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Avec le recul, on apprécie l’impact de l’affaire Marshall.

Le fédéral a depuis dépensé des millions pour aider les communautés à acheter des permis et des équipements commerciaux. Les revenus de pêche des Premières Nations dans les Maritimes ont bondi, de 3 millions (1999) à 126 millions (2016). On ne peut pas dire que rien ne change !

> Lisez le rapport de l’Institut Macdonald-Laurier

L’industrie ne peut pas non plus se plaindre d’avoir été spoliée. La part de marché des Premières Nations demeure très faible. À peine 4 % du total dans la région. Selon Megan Bailey, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en gouvernance intégrée des océans, cette pêche n’y menace pas les stocks de homards.

On ne peut pas non plus dire que le gouvernement Trudeau n’a rien fait. Il s’est entendu avec trois communautés. Mais dans la baie Sainte-Marie, les Micmacs attendent encore, et ils ont lancé le mois dernier leur saison en accordant un nombre limité de permis pour de petits bateaux, alors que la pêche commerciale au homard est interdite pour l’industrie.

Exaspéré, le premier ministre de la Nouvelle-Écosse a imploré Ottawa de définir avec eux en quoi consiste la « pêche de subsistance convenable ». Sinon, les pêcheurs commerciaux continueront de prétendre que les Micmacs ne respectent pas les règles, avec tous les dangers que cela implique.

Cela rappelle le conflit en Colombie-Britannique entre une partie des Wet’suwet'en et le gazoduc Coastal GasLink. Eux aussi avaient gagné en Cour suprême à la fin des années 1990. Et deux décennies plus tard, eux aussi attendent encore une entente négociée pour exercer leurs droits.

Cela a mené l’hiver dernier à des barrages ferroviaires un peu partout au pays, même jusque dans la communauté de Listuguj, en Gaspésie. D’ailleurs, ces Micmacs viennent également de commencer leur pêche au homard avant la saison réglementaire, et ils veulent vendre leurs prises. Le mois dernier, ils ont dénoncé le « racisme systémique » du gouvernement Trudeau qui ne leur accorde pas de permis.

De savoir qui est raciste et qui ne l’est pas ne nous avancera pas très loin collectivement. La politique des symboles a ses limites.

Si le gouvernement Trudeau veut y mettre fin, il doit négocier.

Je sais, c’est infiniment plus facile à écrire qu’à faire. C’est une solution longue, parfois éprouvante, mais il n’y en a pas d’autres.