Sandra Verdon se décrit comme une « dentiste mobile », « une professionnelle de la santé qui fait de la dentisterie sociale » en se rendant au chevet des gens dans le besoin. Et ce qu’elle constate depuis le début de la pandémie, c’est qu’un régime public de soins dentaires est plus nécessaire que jamais.

Véronique Lauzon Véronique Lauzon
La Presse

Tous les jours, ou presque, la dentiste rencontre des oubliés du système. Une octogénaire qui n’a reçu aucun soin d’hygiène buccale depuis son entrée en CHSLD il y a trois ans, par exemple. Ou encore, un autiste non verbal qui doit attendre des années pour avoir des soins dentaires en anesthésie générale. « Le besoin est flagrant, on pourrait travailler sept jours sur sept », lance-t-elle en entrevue entre deux rendez-vous.

« Il faut revoir complètement le régime, y compris la rémunération des dentistes et les types de soins couverts ! J’invite l’Ordre des dentistes et le gouvernement à revoir son rôle dans la protection des plus vulnérables. »

Dans sa clientèle, en majorité des personnes âgées ou des personnes à mobilité réduite, elle voit au quotidien ce que provoque l’absence d’une couverture dentaire minimale pour tous.

Elle cite par exemple le cas d’une de ses patientes, Sylvie Cayer, atteinte de sclérose en plaques, entièrement paralysée, qui a accès à l’aide financière de dernier recours de la Régie de l’assurance maladie du Québec.

Or, cette « couverture de soins minimes ne correspond pas à ses besoins », dit la Dre Verdon, car elle ne prend pas en considération l’état des personnes. « Sylvie a seulement droit à un détartrage par année, par exemple, mais elle en a besoin d’au moins quatre. Quand j’ai commencé à la soigner, elle avait déjà perdu cinq dents à cause de sa maladie. Quelques mois de plus et elle aurait perdu toutes ses dents ! »

« Avant de croiser Sandra, ça faisait plus de six mois que personne ne m’avait brossé les dents », confirme Mme Cayer, une ancienne mannequin professionnelle, qui déplore le manque de soins qu’elle reçoit à domicile. C’est dans son coquet deux et demie à Laval que la dentiste lui prodigue des soins toutes les 10 semaines.

Quand je viens voir des patients comme Sylvie, c’est 100 % pro bono. Même que, en temps de COVID, ça me coûte des sous.

Sandra Verdon, dentiste

La Dre Verdon et son assistante dentaire, Julie Lamarche, affirment que cette patiente de 60 ans n’est pas la seule à ne recevoir aucun soin d’hygiène buccale pendant une longue période, et ce, que ce soit dans les CHSLD, les résidences privées ou à domicile.

« Nos services sont primordiaux ! »

« Je comprends qu’entre laver des fesses ou laver des dents, la priorité ne soit pas sur la bouche, lance la dentiste. Mais je suis tannée de voir à quel point les dents ne semblent pas faire partie intégrante du corps humain, ajoute-t-elle. Nos services sont primordiaux ! On ne fait pas qu’arracher des dents… sinon, on n’aurait pas un doctorat ! »

Julie Lamarche raconte le cas d’une dame d’une résidence privée de personnes âgées, croisée la semaine dernière, qui ne s’alimentait plus depuis trois jours. Constat de l’équipe dentaire volante : ça faisait plus d’un an que personne n’avait enlevé le partiel de cette résidente qui ne s’exprime plus.

« Dès qu’on lui a enlevé son partiel, où on a trouvé des champignons, on a senti son soulagement, on a senti que son corps se détendait… et elle a recommencé à manger », raconte l’assistante dentaire pour mettre en relief l’importance du travail des dentistes.

Puisqu’elle se déplace d’un patient à l’autre dans le Grand Montréal, la Dre Verdon ne peut voir plus de trois à quatre patients par jour. Alors quand, en plus, elle n’est pas payée pour s’occuper de certains patients, la question financière s’impose. C’est notamment pour ça qu’elle croit que la rémunération des dentistes doit être revue. Pour donner envie à d’autres dentistes de sortir de leur clinique pour offrir des soins à domicile, sans que leur portefeuille en souffre trop.

Au moins, la Dre Verdon constate avec soulagement que Québec porte actuellement une oreille plus attentive à la prestation des soins à domicile. « Avec la COVID, le gouvernement semble avoir compris que les besoins des soins à domicile seront de plus en plus grands, y compris dentaires. Il faut prendre soin de nos plus vulnérables, mais pour ça, il faut une volonté collective. »