La préparation de textes sur la crise d’Octobre m’a amené à revoir le légendaire échange qu’a eu Pierre Elliott Trudeau avec deux journalistes. Vous savez, celui qui se termine par le fameux Just watch me.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

D’abord, un rappel du contexte. Le 5 octobre, le diplomate britannique James Richard Cross est enlevé à son domicile par des membres de la cellule Libération du FLQ. Les 7 et 8 octobre, le manifeste du FLQ est rendu public, d’abord sur les ondes de CKAC et ensuite sur celles de Radio-Canada.

Le 10 octobre, la cellule Chénier enlève le ministre Pierre Laporte devant sa résidence alors qu’il joue au ballon avec son neveu.

Le mardi 13 octobre, Pierre Elliott Trudeau arrive au parlement. Il se dirige vers l’entrée située à l’ouest de l’édifice central. Il est intercepté par quelques journalistes, dont Tim Ralfe, de la CBC, et Peter Reilly, de CJON-TV.

Comme tout le monde, ceux-ci ont découvert avec stupéfaction la présence de soldats de l’armée canadienne dans les rues d’Ottawa. « Vous avez remarqué », dit Trudeau sur ce ton narquois et impérial qui l’a si souvent caractérisé.

Vers la fin de l’échange, Tim Ralfe, dont les questions semblent visiblement animer le débatteur qu’est Trudeau, demande au premier ministre jusqu’où il est prêt à aller dans la suspension des libertés civiles afin de ramener l’ordre au Québec.

« Well, just watch me », répond alors Trudeau.

Trois jours plus tard, à la demande de Robert Bourassa et de Jean Drapeau, Trudeau sort des boîtes où elle sommeillait depuis longtemps la Loi sur les mesures de guerre. Cela a permis l’arrestation et la détention d’environ 500 personnes soupçonnées d’appartenir, de près ou de loin, au FLQ.

Je ne reviendrai pas sur le débat entourant la véritable paternité de cette décision ou les blessures laissées par cette loi et l’humiliante présence de l’armée canadienne dans les rues de Montréal et du reste du Québec.

J’ai surtout envie de m’attarder sur le caractère unique de cet échange absolument spectaculaire et fascinant à divers égards.

Depuis 50 ans, les médias ne montrent que les dernières secondes de cette joute verbale de haut calibre. Car il s’agit bien de cela. D’un duel où les idées et les mots servent d’armes à chacun des adversaires. Mais en réalité, ce moment dure près de sept minutes. Aussi bien dire une éternité.

Désolé pour les politiciens qui ont aujourd’hui du mal à formuler ou défendre adéquatement une idée toute simple, mais cette entrevue qui prend des allures de conversation est de la haute voltige.

Il faut voir (ou revoir) l’excellent documentaire de Robin Spry produit par l’ONF en 1974 sur la crise d’Octobre (un document basé uniquement sur des faits) pour y entendre l’intégralité de cette discussion.

La présence des soldats, la publicité qu’on ne devrait pas offrir aux felquistes, le terme « bandit » utilisé par Trudeau pour qualifier ceux que les felquistes qualifiaient de « prisonniers politiques », le « choix » que le premier ministre n’a pas eu d’établir la « loi et l’ordre » et les « poules mouillées » qui craignent l’application de ces mesures, tout cela est abordé avec aplomb.

Certes, Trudeau demeure fidèle à lui-même. Arrogant à souhait, il a recours à sa technique préférée : répondre aux questions par d’autres questions (il le fait plusieurs fois durant l’entrevue). Mais cela permet à Tim Ralfe de sortir de son plan d’entrevue et d’émettre, lui aussi, des idées personnelles qui font écho à celles d’une bonne partie de la population.

Ce qui est frappant, c’est que cet échange d’idées se déroule sans qu’aucune personne de l’entourage de Trudeau ne le presse de conclure. Personne ne tente de le tirer par la manche. Trudeau répond aux questions avec calme tout en fixant ses interlocuteurs.

Je regardais cela et je tentais d’imaginer la même chose aujourd’hui. Cela m’apparaît inimaginable.

Cette liberté de ton, 50 ans après les tragiques évènements de la crise d’Octobre, on a beaucoup de mal à la retrouver entre l’appareil politique et la presse. Il faut maintenant attendre que les élus quittent leurs fonctions pour y avoir droit.

Dans un monde où les attachés de presse se comptent par milliers, le fameux échange du Just watch me semble appartenir à la Renaissance.

IMAGE TIRÉE DU DOCUMENTAIRE LES ÉVÉNEMENTS D'OCTOBRE 1970, DE ROBIN SPRY

Pierre Elliott Trudeau, lors du légendaire échange qui se termine par le fameux Just watch me dans le cadre de la crise d'Octobre

Nous vivons à l’ère des réponses mâchées et envoyées par courriel à la fin de la journée (toujours vers 17 h) afin d’éviter les sous-questions. Nous sommes soumis au diktat des conférences ou des mêlées de presse se déroulant en présence d’une armée de conseillers qui tiennent des chronomètres et agissent en marguilliers d’église.

Notre époque est également celle des « bonnes lignes » préparées qui permettent de survivre aux pièges du direct et de l’information en continu, une réalité qui n’existait pas en 1970.

Bien sûr, on peut encore avoir accès aux politiciens dans le cadre d’une entrevue de style « face à face », mais on a droit la plupart du temps à la langue de bois, ce jargon technocratique anesthésiant qui exaspère à la fois les citoyens et les animateurs.

Quant aux entrevues « people » avec les politiciens, elles se chargent d’appliquer la couche de vernis tant souhaitée.

Vous allez me dire que ce sujet ne regarde que les journalistes. Vous vous trompez, ce sujet vous regarde, justement. C’est de la démocratie qu’on parle. C’est du droit d’accès à l’information qu’on parle. C’est de la liberté d’expression qu'on parle.

Les citoyens ont besoin de retrouver la vérité et l’authenticité auxquelles ils sont en droit de s’attendre. Même si elles font parfois mal.

Malheureusement, il semble que cette vérité soit allée se coucher sous le lit, morte de frayeur.

Et après, on s'étonne de la franchise bête et brutale qui se répand sur les réseaux sociaux. On s'étonne du triomphe de la rumeur. Et des idées vides.

Comme dirait l’autre : Just watch them !