L’auteur Yvan Godbout émerge à peine d’un calvaire de deux ans qui l’a mené à la tentative de suicide.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Accusé de production de matériel pornographique pour un roman publié en 2017, il a été acquitté jeudi. On pourrait dire : mieux encore, il a été « plus » qu’acquitté : il a convaincu la Cour supérieure de l’invalidité de l’article du Code criminel portant sur la production de matériel pornographique. Il n’y a donc même pas eu de procès.

Mais autant je me réjouis de sa délivrance, autant je trouve qu’il a été « trop » acquitté. J’aurais préféré un acquittement sur le fond. Pour montrer à quel point la police et le ministère public ont abusé de la loi.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Accusé de production de matériel pornographique pour un roman publié en 2017, Yvan Godbout a été acquitté jeudi.

Cet auteur n’aurait jamais dû être accusé, même en tenant pour acquis que la loi est bien rédigée. Son roman de 250 pages comporte plusieurs scènes exposant des rites « sataniques » où des enfants sont victimes d’inceste, ont des relations sexuelles entre eux, avec leurs parents, etc.

La loi prévoit déjà une exception pour les écrits ayant une « valeur artistique », dans la mesure où ils n’exposent pas les enfants à un « risque indu ». C’est à l’État de faire la preuve de ce risque indu, et on voit mal comment une œuvre d’imagination, qui expose comme des scènes d’horreur les tortures subies par des enfants, rendrait les enfants à risque. L’auteur a dit maintes fois vouloir dénoncer la pédophilie en la décrivant de manière crue. Il me semble qu’il n’aurait pas eu de peine à soulever un doute à ce sujet. Il me semble surtout qu’il n’avait pas d’affaire avec la police.

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Le juge Marc-André Blanchard a conclu que tel que rédigé, le Code criminel à ce sujet brime la liberté d’expression. La loi permettrait, écrit-il, d’envoyer en geôle le simple détenteur des œuvres du marquis de Sade — lui-même emprisonné pour ses écrits licencieux au XVIIIe siècle, et qui profita de son incarcération pour écrire le très peu recommandable Justine ou les malheurs de la vertu…

La question constitutionnelle va sûrement engendrer un débat d’experts. Un recours devant la Cour d’appel du Québec. Et, pourquoi pas, devant la Cour suprême. Est-ce que vraiment les dispositions sont trop larges ?

Je ne suis pas bien sûr que la loi soit si mauvaise. Elle n’a pas engendré une avalanche de descentes dans nos bibliothèques, on n’a pas encore brûlé le Journal d’André Gide ni Toni Morrison.

Ce qui est le plus scandaleux ici, c’est le comportement policier et des représentants du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP). Et c’est là-dessus qu’il faut insister. Ce n’est pas la loi qui est trop large, c’est leur esprit qui est trop étroit.

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Au mois de mars 2018, à 6 h du matin, les policiers se présentent chez M. Godbout avec un mandat d’arrêt. Il est couché dans son lit, nu, avec son conjoint. On le met en état d’arrestation. Un policier le suit à la toilette quand il va pisser. Il subit un interrogatoire de cinq heures. On saisit ses ordinateurs. On n’y trouve pas la moindre trace de matériel pornographique juvénile. C’est bel et bien pour son roman qu’on vient le chercher.

Il faut savoir que la dame qui a alerté la police avait d’abord porté plainte contre M. Godbout dans un autre district judiciaire, sans succès. Elle s’est essayée à nouveau à Sorel. Et là, les agents ont décidé qu’il y avait une menace pour nos enfants. (Je me demande si on l’aurait traité de la même manière s’il avait été hétéro, mais ce n’est qu’une question…)

Dans les mois et les années qui vont suivre, Yvan Godbout va recevoir des insultes de toutes sortes, on s’en doute : qu’y a-t-il de plus grave qu’une accusation de pédophilie ?

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Comment justifier cette accusation ? Et surtout : comment justifier une arrestation comme si on avait affaire à un trafiquant de drogue, un assassin qu’il faut saisir sur le vif… ou un vrai pédophile ! L’accusation, la seule, a toujours été d’avoir décrit des scènes imaginaires de pédophilie.

Mais des victimes d’inceste ont témoigné souvent de ce qu’elles ont subi dans divers ouvrages. Ce n’était pas dans un « but sexuel », mais pour rendre compte d’un tabou et en guise de dénonciation. Il est bien évident que la police ne va pas entreprendre des enquêtes à leur sujet.

On jugera comme on voudra la littérature d’horreur, la question fondamentale n’est pas esthétique. (Qui déjà disait que 90 % de la littérature était de la merde et que le 10 % restant consistait à contester tout le reste ?) Il s’agit plutôt de savoir à quel moment un écrit devient criminel.

Pour le juge Blanchard, il faudrait qu’il « préconise » ou « conseille » la pédophilie. Peut-être. On verra si les cours d’appel trouvent que la définition actuelle est trop large. Il me semble surtout qu’on a eu affaire ici à des policiers et des procureurs qui ont totalement dérapé.

Songez qu’on a déposé un « acte d’accusation privilégié », ce qui force l’accusé à avoir un procès devant jury. L’artillerie lourde !

Tout ça, malheureusement, ça peut arriver même avec une bonne loi. Les flics auraient dû dire à la plaignante (comme à sa première tentative) : madame, c’est vraiment un livre dégueulasse, mais c’est pas de la pornographie juvénile, pas clairement. On a assez de trouble avec les malades qui font de vraies vidéos avec des vrais enfants, excusez-nous, on va pas aller écœurer un écrivain d’horreur, aussi horrible soit-il, c’est pas ça notre job…

C’est pour ça que je dis qu’il a été « trop » acquitté. On pourrait avoir l’impression que c’est « la faute à la loi ». Elle n’est peut-être pas parfaite. Mais c’est surtout le grave manque de jugement des accusateurs qui est en cause ici.