Pendant la première vague de COVID-19, les aînés ont été complètement isolés, privés de visiteurs. « Plusieurs ont beaucoup perdu en termes d’autonomie », explique un médecin gériatre selon qui les clowns jouent un rôle important pour briser leur isolement.

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

Une veste rouge sur les épaules, Denyse Coutlée Desrosiers avance doucement avec son déambulateur dans un corridor de la résidence pour aînés Le Faubourg, à Repentigny. Elle croise sur son passage Jules-Émile, un clown thérapeutique qui pratique le métier depuis 13 ans. Le clown s’agenouille pour la saluer. Aussitôt, la résidante éclate de rire.

« Des moments comme ça, ça n’a pas de prix », souffle Sarah Dettmers, responsable des loisirs et du milieu de vie à la résidence, qui observe la scène de loin.

Actifs au Québec depuis 2002, les artistes de la Fondation DClown sont présents en temps normal dans 20 hôpitaux pédiatriques et 60 établissements pour aînés à travers le Québec. Leurs activités ont été mises sur pause durant la pandémie. Mais tranquillement, les visites reprennent à certains endroits.

Quand on a appris qu’ils revenaient, on s’est mis à pleurer tellement on était contents.

Sarah Dettmers, de la résidence Le Faubourg, à propos des artistes de la Fondation Dr Clown

Les comédiens de la Fondation DClown sont surtout connus pour leurs prestations auprès d’enfants malades. Mais selon le gériatre David Lussier, les interventions de ces clowns thérapeutiques en milieu gériatrique ont de précieux effets sur les patients. « On pense à tort qu’ils offrent juste de l’amusement. Mais ils offrent un réel bénéfice pour le patient », affirme le DLussier.

Des rires et des souvenirs

Le 10 septembre, La Presse a assisté à une tournée des clowns thérapeutiques Rosie et Jules-Émile, qui pratiquent le métier depuis 2007, à la résidence Le Faubourg. Cette ressource intermédiaire héberge 96 résidants, dont plusieurs atteints de démence ou d’alzheimer.

Dans le corridor, la conversation avec Mme Coutlée Desrosiers dure quelques minutes. La complicité est palpable. Quand Jules-Émile s’apprête à la quitter, la résidante lui vole sa casquette et se la met sur la tête en pouffant de rire.

Un peu plus loin, une résidante voit passer Rosie et son costume d’époque. « Mon Dieu, j’ai porté ça, des robes comme ça », dit-elle. Rosie entame alors une conversation sur les tissus et les crinolines. Elle tourne sur elle-même pour montrer sa belle robe. « Je tournais pareil comme ça ! Et maman faisait sécher mes crinolines sur la corde à linge dehors ! », raconte la résidante, visiblement heureuse de plonger dans ses souvenirs.

Directeur de la Fondation DClown, Martin Goyette explique qu’une soixantaine d’artistes travaillent pour l’organisme. Dans les établissements pour aînés, les comédiens incarnent des personnages de la « famille Labelle ».

Le côté clown est moins là [avec les aînés]. On forme les clowns thérapeutiques pour qu’ils connaissent les années 40-60. Les chansons. Les coutumes. On prend la formation très au sérieux.

Martin Goyette, directeur de la Fondation DClown

Lors de leurs visites, les clowns thérapeutiques portent des costumes d’époque et ont une mission prioritaire : briser l’isolement des aînés. « La dame qui est super impliquée et qui organise le bingo chaque semaine, ce n’est pas elle que l’on va aller voir en premier », dit M. Goyette.

Selon le DLussier, les clowns thérapeutiques, même s’ils portent le nez rouge pour être identifiés facilement, ne tombent pas dans l’infantilisation des patients : « Ils sont très bien formés. Ils ont surtout un personnage. Ils sont parfois tendres. Ils dansent. Ils chantent. Ils rappellent des souvenirs. On voit le bienfait qu’ils font. »

Le gériatre ajoute que l’une des grandes qualités des clowns thérapeutiques est qu’ils sont capables d’« embarquer dans les conversations décousues » de certains résidants. Ce que des proches ont parfois de la difficulté à faire pour des raisons émotives.

« Il reste les émotions »

Ayant elle-même été une enfant malade, Mme Dettmers a côtoyé ces spécialistes « drôlement sérieux » à l’hôpital dans sa jeunesse. « Ils sont attendus de pied ferme ici, dit-elle. Même nos préposées aux bénéficiaires nous disent à quel point ces visites leur font du bien. »

Lors du passage de Jules-Émile et Rosie, les préposées étaient d’ailleurs nombreuses à s’agglutiner dans les corridors pour les regarder interagir avec les résidants. « Ce sont des spécialistes. Ils tirent des confidences en quelques minutes à des résidants. C’est impressionnant », constate Mme Dettmers.

« On a accès à beaucoup de choses. Des fois, ce sont des moments de rire et de folie. D’autres fois, c’est plus tendre », confirme Rosie, qui qualifie son travail de « passionnant ».

Avec la perte d’autonomie, les personnes âgées perdent certaines choses. Mais il reste toujours les émotions. Faire ce métier, ça me permet de combiner ma passion pour aider les gens et ma passion pour le jeu. Ça me donne autant que je donne.

Le clown Jules-Émile

Le DLussier indique que chez les gens atteints de troubles cognitifs, « ce qui reste, c’est la mémoire affective et le ressenti ». « S’ils voient quelqu’un qui s’approche avec le sourire, ils vont ressentir le bonheur », dit-il.

Le DLussier note que durant la première vague de COVID-19, toutes les visites ont été interdites dans les établissements pour aînés. L’isolement a été grand. « Beaucoup ont beaucoup perdu en termes d’autonomie. De la stimulation et des interactions humaines, comme en offrent les clowns thérapeutiques, plus on en a, plus on peut les garder. »

Mme Dettmers soutient que la visite des clowns thérapeutiques a des effets divers sur les résidants : « Pour certains, ça les apaise. Pour d’autres, c’est la seule visite qu’ils ont dans la semaine et ils en profitent pour parler. Mais peu importe, ça apporte du bonheur. »

Moins de financement pour les aînés

Le financement des activités de la Fondation DClown se fait par des dons. Pour le volet pédiatrique, le financement est « un peu plus facile […] simplement parce que les donateurs sont proportionnellement plus sensibles au sort des enfants », note le directeur général de l’organisme, Martin Goyette. Les fondations des hôpitaux pédiatriques financent aussi en partie le service. Mais trouver les fonds pour offrir le service auprès des aînés est plus difficile. « Pour certains milieux de soins pour aînés, il n’y a pas de fondation, ou s’il y en a une, elle n’est pas en mesure de contribuer. Nous assumons alors 100 % du programme en trouvant des donateurs dédiés à un programme spécifique », explique M. Goyette. À la résidence Le Faubourg, c’est l’entreprise Hydro Mobile de L’Assomption qui aide à financer le programme. « C’est un peu comme s’ils adoptaient un établissement », note M. Goyette.