Rien n’abîme plus l’image d’une ville que la présence d’édifices abandonnés. Surtout lorsque ceux-ci ont une allure noble et un caractère historique. Cela donne une impression de pauvreté, de manque de vision, de je-m’en-foutisme.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

À Montréal, ces abandons peuvent durer longtemps. Très longtemps. L’exemple le plus frappant de cela est l’ancien centre hospitalier Jacques-Viger, situé dans le quadrilatère formé par les rues Saint-Hubert, Saint-André, De La Gauchetière et le boulevard René-Lévesque.

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L’ancien centre hospitalier Jacques-Viger

Chaque fois que je passe devant, je suis renversé de voir à quel point cet édifice d’intérêt patrimonial construit il y a 150 ans semble avoir sombré dans l’oubli. Ça fait mal ! Les horribles clôtures installées pour empêcher les squatteurs, les sans-abri ou les explorateurs urbains d’y pénétrer amplifient la désolation.

Ce bâtiment, qui fut l’Institut des Sœurs de Miséricorde, est devenu un centre d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) avant de fermer ses portes en 2012. Depuis, l’avenir de ce lieu erre dans les couloirs des pouvoirs administratifs.

En effet, identifier la paternité ou la responsabilité de ces lieux abandonnés relève parfois de l’archéologie. Entre quelles mains se trouve le sort de ces bâtiments ? La Ville ? Le secteur privé ? Le gouvernement du Québec ? Le gouvernement du Canada ? Si oui, quels paliers ?

L’ancien centre hospitalier Jacques-Viger est aujourd’hui la propriété du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. Le gouvernement du Québec souhaiterait que la Ville de Montréal puisse l’acquérir afin de mener un projet immobilier mixte comportant des logements privés et sociaux, des bureaux et des ateliers d’artistes.

La Ville de Montréal s’est tournée vers le gouvernement pour obtenir une contribution financière de 60 millions. On espère une réponse positive du gouvernement qui permettrait de lancer les travaux en 2021. Au ministère de la Santé et des Services sociaux, on me dit qu’une rencontre décisive devrait avoir lieu d’ici à la fin de l’année.

Remontons maintenant la rue Saint-Hubert et rendons-nous à l’îlot Voyageur au coin du boulevard De Maisonneuve. L’ancienne Station centrale est sans doute le plus grand cadavre urbain du centre-ville. Son emplacement ultra-stratégique aurait dû faire en sorte que sa désaffection soit brève après la construction de la nouvelle gare.

Ce n’est pas du tout le cas !

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L’ancienne gare d’autocars de Montréal

Autrefois propriété de la Société québécoise des infrastructures, l’ancienne gare d’autocars est inoccupée depuis 2011. Elle a fait l’objet de divers projets, dont celui d’y installer des services gouvernementaux. Le gouvernement de Pauline Marois a eu l’intention en 2013 d’y loger des employés de Revenu Québec. Cette idée est morte au combat.

En septembre 2019, la Ville de Montréal est devenue propriétaire de l’endroit. Son avenir est maintenant entre les mains de la Société d’habitation et de développement de Montréal.

Quand j’ai vu récemment qu’on installait des tissus protecteurs pour sécuriser les murs extérieurs, je me suis dit que ce n’était pas demain la veille qu’on allait assister à la renaissance de ce lieu.

La Ville de Montréal souhaiterait transformer l’endroit en complexe immobilier. À la Ville de Montréal, on me dit que cela pourrait prendre jusqu’à cinq ans avant que le projet puisse voir le jour.

En attendant, la Ville de Montréal a mandaté l’OBNL Atelier Entremise pour procurer une vocation « transitoire » à ce lieu érigé au-dessus de la station Berri-UQAM. Pour le moment, seul le projet Colibri (service de livraison écologique assurant un relais entre les gros véhicules et les destinataires) occupe les lieux.

Ce concept de vélos cargos électriques, qui est excellent et qui mériterait d’être étendu à la grandeur de la ville, a malheureusement connu des ratés lors de sa première année. On avait oublié que Montréal est une ville nordique et que livrer des colis avec des véhicules légers électriques ne convenait pas à notre réalité hivernale.

Continuons de remonter la rue Saint-Hubert et longeons l’îlot Voyageur (section moderne). Alors que la nouvelle gare et les Îlots apparts occupent et animent superbement la façade du côté de la rue Berri, la mort rôde de l’autre côté.

Depuis quelques semaines, les bâches qui couvraient la façade de la rue Saint-Hubert sont déchirées et flottent au vent.

Quelle désolation !

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L’îlot Voyageur

Cela nous rappelle constamment le désastre de gestion de la part de l’UQAM et le gouffre financier dans lequel nous avons collectivement englouti 225 millions de dollars. Précisons que le bâtiment a été acquis en 2013 par la firme vancouvéroise Aquilini pour la somme de 45,5 millions.

C’est elle qui a exécuté les travaux de la section immobilière qui fait face à la Grande Bibliothèque. Destinés à l’origine aux étudiants, les studios et les appartements sont maintenant offerts au grand public.

Aquilini souhaitait faire la même chose avec les espaces donnant sur la rue Saint-Hubert, mais les discussions avec la Ville de Montréal ont mis un frein à cet élan. « Tout est mis sur pause », m’a dit Jocelyn Lafond, représentant d’Aquilini à Montréal.

Nous avons fait une proposition, mais la Ville est revenue avec des demandes irréalistes. Alors on a décidé de patienter.

Jocelyn Lafond, de la firme Aquilini

M. Lafond ne mâche pas ses mots pour exprimer sa frustration à l’égard de l’administration de la Ville de Montréal. Pour lui, c’est elle qui est responsable de cette impasse. « Ils veulent que l’on fasse des logements familiaux de trois chambres. Ce n’est pas ce que nous avons en tête. Pouvez-vous imaginer un seul instant que cet endroit puisse convenir aux familles ? Ils vont faire quoi, les enfants ? Aller jouer dans le parc Émilie-Gamelin ? »

Aquilini a par ailleurs tenté de mettre la main sur le terrain et les bâtiments de la partie sud de l’îlot Voyageur (ancienne gare). « Notre offre n’a même pas été considérée, ajoute Jocelyn Lafond. Bref, on perd notre appétit. Et je trouve cela triste. »

Voilà trois exemples de lieux inertes dont l’avenir devrait être une priorité pour les autorités. Mais les années passent et notre espoir de les voir revivre s’amenuise. Quant au décor qu’ils constituent, il a tout ce que l’urbanité a de plus sombre et déprimant à offrir.

C’est Victor Hugo qui a dit que « la maison comme l’homme peut devenir cadavre ». Ce vieux lion avait raison.