Il y a un peu plus d’un an, les policiers affectés à l’enquête sur la fuite massive de données personnelles des clients de Desjardins ont reçu une lettre anonyme qui les a grandement aidés.

Daniel Renaud Daniel Renaud
La Presse

Cette information importante sur l’enquête, qui n’avait encore jamais été révélée, est contenue dans des déclarations assermentées à l’appui de mandats de perquisition obtenus par Radio-Canada et La Presse, à la suite de démarches devant les tribunaux.

Même si les documents sont fortement caviardés, on comprend que la lettre, d’environ une page, a permis aux enquêteurs de corroborer plusieurs informations et les a vraisemblablement aiguillés vers des compagnies qui auraient bénéficié des données de 2,9 millions de clients de l’institution financière subtilisées par l’ancien employé Sébastien Boulanger Dorval, décrit comme étant « hors de tout doute, la taupe » chez Desjardins.

Les noms des sociétés visées et de leurs dirigeants sont toutefois cachés. Même la date de la réception de la lettre.

Dans un résumé judiciaire qui accompagne les documents, les autorités expliquent que toute information relative à la lettre anonyme transmise pourrait engendrer une perte de collaboration d’un témoin éventuel.

« La publication des renseignements tels que le nom des témoins, le nom des sujets, le nom des compagnies ciblées par l’enquête, le contenu de la lettre anonyme ainsi que de la date de réception de celle-ci […] inclus dans les autorisations judiciaires a comme conséquence de compromettre l’efficacité des techniques d’enquête prévues dans le plan d’enquête élaboré par les enquêteurs », peut-on également lire dans le résumé.

Les policiers expliquent aussi avoir fortement caviardé les documents pour éviter que de la preuve soit détruite – cela se serait produit à trois reprises durant l’enquête – ou pour ne pas nuire à la récupération d’« actifs criminels ».

Selon les documents, des suspects seraient devenus témoins et auraient collaboré avec les policiers. Or, ceux-ci disent avoir constaté une diminution de la collaboration de ces témoins en cours d’enquête et craignent que s’ils dévoilent trop d’informations, cela puisse davantage diminuer leur collaboration et augmenter les risques de représailles à leur endroit. Les policiers soulignent la dangerosité de certains suspects, dont un en particulier.

Ils appréhendent également que des suspects dissimulent de la preuve ou parviennent à fuir la justice.

Depuis octobre 2018

Les documents confirment aussi que c’est à la fin d’octobre 2018 que Desjardins aurait constaté les premières fraudes, notamment lors d’une transaction dans un centre d’encaissement de Laval.

Les policiers lavallois ont ensuite reçu des plaintes de Desjardins pour des demandes frauduleuses de prêts pour la location d’autos et déclenché une enquête baptisée Glaive.

Les documents confirment les informations publiées en juillet 2019 par La Presse voulant que Desjardins et la police de Laval se soient par la suite marché sur les pieds.

Le 24 mai 2019 en effet, un enquêteur de la police de Laval s’est entretenu avec des responsables de Desjardins qui lui ont annoncé avoir mené une enquête qui leur a permis de conclure « sans aucun doute que la taupe était Sébastien Boulanger-Dorval », employé de Desjardins depuis plus de dix ans, et en poste au département de marketing, sur la rue des Commandeurs, à Lévis. Boulanger-Dorval pouvait faire du télétravail à la maison, mais des fichiers trouvés sur son portable ne cadraient pas avec ses fonctions.

« Avisé de ce fait, le sergent-détective French (police de Laval) s’objecte fortement à toute action que Desjardins pourrait entreprendre, et ce, compte tenu de l’enquête policière en cours. Il répète à plusieurs reprises qu’aucune démarche à l’égard de cet employé ne doit être conduite sans l’accord explicite d’un représentant de la Police de Laval, dans le but de ne pas nuire à l’enquête en cours », peut-on lire dans les documents.

Mais trois jours plus tard, Desjardins annonce à l’enquêteur que Boulanger-Dorval a été rencontré, et son bureau, fouillé. L’enquêteur French « est placé devant les faits », indiquent les documents.

11 suspects dans la mire

Boulanger-Dorval a été arrêté le 6 juin 2019, dans le cadre du projet Glaive. Les autorités ont notamment saisi chez lui un ordinateur portable, un disque dur, une clé USB pouvant contenir jusqu’à 16 gigs de données, un téléphone cellulaire et divers documents.

Après que Desjardins eut annoncé officiellement la fuite majeure le 20 juin 2019, l’enquête Glaive a été confiée à la Sûreté du Québec, en collaboration avec la police de Laval, et est devenue le projet Portier.

La Sûreté du Québec a demandé et obtenu des mandats de perquisition pour récupérer les éléments de preuve de la police de Laval, qui les avait elle-même reçus de Desjardins.

Les documents indiquent que 11 suspects seraient dans la mire des policiers et au moins une dizaine de sociétés, vraisemblablement parmi elles des courtiers de la région de Québec qui auraient acheté des listes de noms de clients. Rappelons toutefois que personne, y compris Sébastien Boulanger-Dorval, n’a encore été accusé.

Il est également question de cryptomonnaie, vraisemblablement parce que des données personnelles des clients de Desjardins ont été vendues sur le darkweb et achetées avec de l’argent virtuel.

« Les éléments recueillis jusqu’à présent démontrent un important stratagème de vol à l’identité touchant plusieurs millions de personnes membres du mouvement Desjardins et susceptible de mener à des stratagèmes de fraude à répétition », écrit l’enquêteur Guillaume Poirier de la Sûreté du Québec dans une déclaration assermentée.

Les documents révèlent enfin que la pandémie de la COVID-19 a ralenti l’enquête Portier au cours des derniers mois.

– Avec la collaboration de Vincent Larouche, La Presse

Pour joindre Daniel Renaud, composez le (514) 285-7000, poste 4918, écrivez à drenaud@lapresse.ca ou écrivez à l’adresse postale de La Presse.