Gabriel Nadeau-Dubois n’avait pas le temps de chialer contre le gouvernement caquiste le printemps dernier. Il était occupé par des choses plus importantes, comme répondre à ceux qui appelaient à son bureau pour menacer de se suicider.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

« Des appels de gens désespérés, on en recevait des centaines par semaine. Je n’avais jamais vu ça », raconte le député de Gouin.

Samedi dernier, une minorité bruyante de militants de Québec solidaire a accusé ses députés de complaisance. « Absence sur le terrain » et « visibilité nulle », ont-ils dénoncé.

Eh oui, même l’opposition a ses gérants d’estrade. Cette fois, ils chialaient que ça ne chialait pas assez à leur goût.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Gabriel Nadeau-Dubois et Manon Massé, co-porte-paroles de Québec solidaire

Cela est révélateur d’une tonne de choses. Entre autres, que le travail de député reste méconnu. Mais ce n’est pas parce qu’un politicien ne passe pas à la télévision qu’il ne fait rien. Il peut même s’agir d’un bon signe.

Les députés aiment dire que leur travail le plus valorisant n’est pas la politique partisane à l’Assemblée nationale, mais plutôt les journées passées dans leur circonscription à aider les citoyens. Dans les médias, on s’en moque un peu. On se dit qu’un élu devrait aspirer à améliorer les lois, pas à faire le suivi sur une facture impayée à Hydro-Québec…

Et pourtant, la COVID-19 a rappelé toute l’importance de ce travail de terrain.

Un bureau de circonscription, ce n’est pas le 911. On n’y appelle pas spontanément quand les emmerdes frappent. C’est un service de dernier recours. Un SOS quand rien d’autre ne fonctionne.

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Bourassa, la circonscription de la libérale Paule Robitaille, se trouve dans Montréal-Nord. En avril dernier, elle est devenue la zone rouge dans la zone rouge. Les banques alimentaires recevaient trois fois plus de demandes qu’à l’habitude. « On est allés nous-mêmes leur acheter de la nourriture chez le boucher et les gros détaillants », raconte Mme Robitaille.

Les services communautaires manquaient aussi de bénévoles. Ils étaient malades, occupés avec leurs enfants ou tout simplement craintifs. Alors la députée a acheté pour 3000 $ de masques pour que les paniers soient distribués de façon sécuritaire.

À cela s’ajoutait l’inévitable confusion d’une crise dans laquelle le gouvernement caquiste devait naviguer à vue.

Dans ses conférences de presse, François Legault parlait du dépistage, de l’aide aux entrepreneurs ou du retour à la garderie. Et chaque fois, des gens appelaient leur député pour exposer des problèmes que le gouvernement lui-même semblait ignorer.

« Par exemple, un facteur devait travailler, mais son enfant était refusé dans sa garderie, raconte Mme Robitaille. Postes Canada n’était pas considérée comme un service essentiel. Mon bureau en a parlé avec celui du ministère de la Famille pour trouver une solution. »

Quand Marcelin François est mort, c’est elle qui a contacté sa famille. Opérateur de machinerie la semaine et préposé aux bénéficiaires la fin de semaine, ce ressortissant haïtien est mort le 14 avril. Mais puisqu’il n’avait pas de statut, selon les listes officielles, il n’existait pas.

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Même si Rimouski était loin de la zone chaude, le téléphone du député péquiste Harold LeBel sonnait sans cesse. Un père pris dans une séparation douloureuse désespérait de voir que la construction de sa nouvelle maison était interrompue, et qu’il devait donc vivre avec son ex-conjointe. Une femme âgée prévenait qu’elle allait « mourir » si on l’enfermait une journée de plus dans sa résidence. Et ainsi de suite.

La porte principale des CHSLD était surveillée, alors des gens s’infiltraient par l’arrière pour voir leurs parents.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Harold LeBel, député péquiste de Rimouski

J’ai fait des pubs radio. Je disais : appelez les aînés, faut pas les oublier, mais respectez les consignes de la Santé publique. Sinon, vous les mettez en danger.

Harold LeBel, député péquiste de Rimouski

L’année dernière, M. LeBel a été élu meilleur député de circonscription par ses pairs de l’Assemblée nationale. C’est une « bibitte sociale » avec un cœur gros comme le Bas-Saint-Laurent. Il aime son monde et il en prend soin. Mais il est aussi une éponge. De son propre aveu, durant le confinement, il « l’a eu rough… » L’anxiété des autres l’a atteint. La nuit, il se promenait en voiture, incapable de dormir.

Son bureau a reçu une formation pour savoir comment répondre aux gens en détresse. Et le député s’assurait que ses citoyens ne se gênent pas pour demander de l’aide.

En tant que porte-parole péquiste pour les Aînés, il a bien sûr interpellé la ministre Marguerite Blais au sujet, entre autres, des directives confuses aux proches aidants. Tout comme les libéraux et les solidaires.

Mais en temps de crise, la critique est une affaire de dosage. Faut choisir le ton et le moment. Parler à un ministre en privé peut être plus efficace que de l’attaquer devant les caméras.

« Entre députés, on se parlait souvent, explique Nadeau-Dubois. Quand un problème revenait, on en faisait part au bureau du premier ministre. »

François Legault a facilité ces échanges en appelant lui-même les chefs de l’opposition chaque semaine.

Depuis le début de la COVID-19, le Québec affiche un des pires taux de décès. Des rapports de la protectrice générale, de la commissaire à la santé et au bien-être et de la coroner en chef sont attendus sur la gestion de la crise. On comprendra mieux ce qui a rendu possibles les épouvantables tragédies dans les CHSLD.

Mais on en a déjà appris beaucoup sur le travail de terrain des députés. Si seulement les cyniques étaient au courant…