La fermeture controversée du port de plaisance de Lachine a été décidée par la Ville de Montréal sans qu’elle ait fait les démarches légales nécessaires auprès de Transports Canada, qui doit en partie l’approuver. De plus, de son propre aveu, la Ville ne s’est basée sur aucune étude et n’a mené aucune consultation pour décider de transformer une marina centenaire en espace vert. Une démarche urgente pour sauver les berges, selon la Ville, plutôt perçue comme de l’improvisation par les opposants au projet.

Audrey Ruel-Manseau Audrey Ruel-Manseau
La Presse

Dans une lettre envoyée à la Ville de Montréal et à l’arrondissement de Lachine le 21 juillet dernier, Transports Canada signale avoir appris le projet d’abandon du port de plaisance de Lachine dans les médias, alors que la Ville de Montréal doit pourtant obtenir son autorisation pour aller de l’avant.

« Les travaux ne peuvent débuter qu’une fois que vous avez rempli vos obligations en vertu de la Loi sur les eaux navigables canadiennes (LENC), par le biais du processus de demande d’approbation pour les ouvrages situés sur des voies navigables », indique Transports Canada dans la lettre consultée par La Presse.

La fermeture de la marina – prévue en 2021 et annoncée à ses occupants le 8 juillet dernier – implique le retrait d’une rampe de mise à l’eau, de pontons flottants, d’ancrages et de brise-vagues flottants ; des équipements qui se trouvent sur une voie navigable assujettie à la Loi sur les eaux navigables canadiennes (LENC). En date du 9 septembre, Transports Canada n’avait toujours reçu aucune demande d’approbation du projet ni les renseignements du projet à verser au registre public du Programme de protection de la navigation.

« Des échanges ont eu lieu avec Transports Canada afin de préciser le processus d’approbation du projet proposé. […] La Ville soumettra les plans de chacune des phases d’interventions d’aménagement à Transports Canada lorsque requis, car l’analyse doit être faite sur les documents d’exécution, et non sur les esquisses préliminaires », a justifié la Ville de Montréal, par courriel.

Improvisation dénoncée

« On est tombés en bas de notre chaise quand on a vu ce document-là. On trouvait depuis le début que c’était improvisé, mais que Transports Canada apprenne ça dans les médias, ça n’a pas d’allure et ça démontre que ce n’est pas une démarche très sérieuse », a réagi Josée Côté, porte-parole de l’Association des plaisanciers, créée en juillet dernier.

Le 8 juillet, la Ville de Montréal a annoncé que le port de plaisance de Lachine, dont elle est propriétaire, en était à sa dernière saison. La fermeture de la marina est justifiée par « des infrastructures et des bâtiments vieillissants » et « une problématique d’érosion généralisée ».

Dans le document détaillé de l’évaluation de ces coûts consulté par La Presse, on lit, par exemple, que les travaux de rénovation aux trois bâtiments – l’amirauté, la guérite d’accueil et la capitainerie – sont évalués respectivement à 600 000 $, 914 000 $ et 1,4 million. Les investissements totaliseraient 16,5 millions, selon l’administration municipale.

Cette évaluation des coûts est contestée par l’Association des plaisanciers, qui évalue à trois fois moins les investissements requis. Elle a fait sa propre évaluation financière et arrive à un total de 5,3 millions.

« Personne ne nie qu’il y a des travaux à faire, mais jamais à ce prix-là. Les chiffres de la Ville n’ont aucun bon sens : 600 000 $ pour une petite bâtisse pas de solage avec des toilettes et des douches ? », évoque Frédérick Bérubé, ingénieur civil et plaisancier, qui a élaboré, avec deux autres experts, le budget des travaux pour le compte de l’Association des plaisanciers.

  • L’amirauté qui coûterait 600 000 $ à rénover, selon la Ville.

    PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

    L’amirauté qui coûterait 600 000 $ à rénover, selon la Ville.

  • La capitainerie qui coûterait 1,4 million à rénover, selon la Ville.

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    La capitainerie qui coûterait 1,4 million à rénover, selon la Ville.

  • Frédérick Bérubé, ingénieur civil et plaisancier

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    Frédérick Bérubé, ingénieur civil et plaisancier

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Selon la Ville de Montréal, la différence entre les deux budgets s’explique par le fait que son évaluation comprend « les honoraires professionnels pour la réalisation des plans et devis », « les imprévus, les dépenses incidentes, la réalisation des études connexes requises, l’indexation des coûts sur un horizon de trois ans et les taxes ».

Le terrain, qui se trouve entre deux parcs, sera converti en troisième parc, afin, dit la Ville, de rendre les berges accessibles à tous. Le projet de parc riverain est évalué à 25 millions.

Michel Max Raynaud est résidant de Lachine. Il ne possède « pas de bateau » et ne fait « pas de kayak ». Mais il est professeur à l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage à l’Université de Montréal et ancien directeur de l’Observatoire Ivanhoé Cambridge du développement urbain et immobilier. La démarche actuelle de la Ville le laisse « dubitatif ».

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Michel Max Raynaud, résidant de Lachine qui s’oppose à la démarche de la Ville dans la fermeture de la marina.

« Vous connaissez l’expression : “Vous voulez tuer votre chien, dites qu’il a la rage ?” C’est exactement ça. C’est la grande histoire de la Ville de Montréal : on surestime la valeur des travaux à faire sur ce qu’on ne veut plus et on valorise le projet qu’on veut faire », déplore le professeur, selon qui le budget de 25 millions « est sous-évalué », puisqu’il ne tient pas compte de la maintenance et de la gestion à long terme du futur parc.

« Le contexte économique actuel ne se prête pas à ce genre de gage. C’est un truc fait sur une planche à dessin, ce n’est pas un projet sérieux d’urbanisme », dit-il. « C’est beau des images d’enfants en kayak, mais il faut chiffrer un projet comme ça, avec des sondages, un réseau d’études d’ingénierie, des analyses budgétaires, etc. »

Par courriel, la Ville a confirmé qu’il ne s’agissait que « d’une estimation » du budget pour les travaux d’aménagements et que « les coûts d’entretien et de maintenance varieront en fonction du concept final du projet ».

Impacts économiques inconnus

Claude Dauphin, qui a été maire de l’arrondissement de Lachine durant 16 ans jusqu’à ce qu’il perde ses élections en 2017, a été surpris par cette décision prise « de manière expéditive ». Durant ses quatre mandats, tant l’arrondissement que la ville-centre « voyaient la marina comme un actif important pour Montréal sur le plan touristique et économique », et « jamais » il n’a été question de la fermer.

« La marina ne rapportait pas une fortune, mais il n’y avait pas de déficit et on arrivait à peu près kif-kif. Le problème actuel est au niveau des investissements majeurs », soulève-t-il. « C’est une question de vision. Est-ce que la marina, la plus grosse au Québec, est un actif intéressant pour l’île de Montréal ou non ? Là, ils veulent faire un parc. Cependant, tout le bord de l’eau de Lachine est déjà un parc, à 90 % », met en lumière l’ex-maire de l’arrondissement.

Robert Beaudry, responsable des grands parcs à la Ville de Montréal, a aussi confirmé lors de sa séance d’information publique qui se tenait le 13 août dernier qu’aucune étude économique n’avait été réalisée concernant le changement de vocation des lieux.

On se base sur les connaissances qu’on a en ce moment. Mais je veux rappeler que c’est un projet d’une très grande qualité de vocation métropolitaine. Son impact économique sera clairement présent ici, parce que c’est un projet d’une très grande qualité.

Robert Beaudry, en réponse à une question des citoyens sur les impacts économiques

La Chambre de commerce du Montréal métropolitain est plutôt d’avis que « la Ville peut et devrait tout faire pour garder un actif de cette nature-là, important pour une métropole ».

« Notre lecture à nous, c’est que les métropoles ont besoin de toutes sortes d’infrastructures, incluant des ports de plaisance. Ce port-là a un historique qui fait partie d’un patrimoine. La Ville a raison de poser des questions sur le financement, mais la décision qui semble avoir été prise ne donne pas toute la place à toutes les options », croit Michel Leblanc, président de la Chambre de commerce, qui demande « une consultation beaucoup plus approfondie, très ouverte, qui permette de maintenir la marina ».

La mairesse Valérie Plante persiste et signe : le plus grand port de plaisance de la province doit fermer.

« Moi, ce qui m’intéresse, c’est de passer d’une marina privée, qui profite à certaines personnes, versus un grand parc qui va profiter non seulement à toute la population, mais qui va être bon pour l’économie. Imaginez, une plage [il n’y a pas de plage sur les plans du projet], un endroit où on va se promener, ça va être excellent pour les alentours. Alors, c’est deux visions qui s’opposent », a-t-elle déclaré à la suite de la conférence de presse sur la relance économique de la Ville de Montréal tenue la semaine dernière.

Des plaisanciers ont le vague à l’âme

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L’Association des plaisanciers du port de plaisance de Lachine a soumis plusieurs suggestions à la Ville de Montréal, y compris l’augmentation des frais de location pour absorber les dépenses urgentes et imprévues.

« J’habite un appartement à Saint-Henri. Je n’ai pas pu me payer une maison, encore moins une maison au bord de l’eau. Mon bateau, c’est la seule affaire qu’on a pu se payer. » André Goyette est retraité de chez Pepsi. À contrecœur, il mettra une croix sur son projet de retraite à la fin de la saison nautique, puisqu’il est forcé de quitter son port d’attache.

André Goyette et sa femme Nicole rêvaient de couler leurs vieux jours à bord de leur SeaRay 250 1996. À peine ont-ils eu le temps d’en profiter que leurs plans sont brusquement tombés à l’eau. Contraints de quitter la marina en octobre, ils n’ont d’autre choix que de vendre leur bateau.

« Il n’y a pas de place ailleurs. Il manque déjà 2250 places à quai au Québec », rapporte M. Goyette, citant les chiffres avancés par Nautisme Québec plus tôt cet été. « Il reste de la place en Ontario ou au lac Champlain. On n’ira pas là. »

Le port de plaisance de Lachine compte quelque 500 places à quai. Si les jetées du côté nord accueillent des bateaux plus spacieux que bien des appartements, ceux du côté sud sont plus modestes. Parmi les plaisanciers de la marina, il y a quelques millionnaires. Mais sur les quais, on croise des retraités comme André Goyette, des directeurs d’école, comme Marie-Josée Hamel et Dominic Blanchette, des entrepreneurs comme Enrico Lalonde, des infirmières, des fonctionnaires, des hommes de métier…

« On travaille les deux dans les écoles, on n’est pas millionnaires. Pas du tout », soulève Marie-Josée Hamel. « Avant, je voyageais, j’étais une backpackeuse. Mais avec un enfant, on a opté pour un nouveau mode de vie. »

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Dominic Blanchette et Marie-Josée Hamel

« C’est notre chalet sur l’eau », dit son conjoint Dominic Blanchette, avant que leur jeune mousse de 7 ans, Raphaël, démarre les moteurs. Ses parents ont acheté leur premier bateau, un ponton, quelques semaines après sa naissance.

« On aimait tellement ça qu’on dormait sur le ponton ! Je regardais les cruisers et je me disais que je ne serais jamais capable de me payer ça. Mais on a travaillé très fort », ajoute Mme Hamel.

« Nous, notre bateau, c’est un 1998, et il n’a pas coûté plus cher qu’une voiture », compare une autre plaisancière sur le quai.

Moi, j’ai un Buick 2005 et mon bateau, c’est un 1996. Je ne suis pas riche ! C’est une question de choix.

Le voisin de quai de Marie-Josée Hamel

Les locataires du port de plaisance de Lachine paient chaque année des frais équivalents à ceux des marinas privées, soit un tarif de 60 $ par pied, donc 2400 $ pour une embarcation mesurant 40 pieds. À cela s’ajoutent des frais divers, notamment pour la piscine.

L’Association des plaisanciers du port de plaisance de Lachine a soumis plusieurs suggestions à la Ville de Montréal, y compris l’augmentation des frais de location pour absorber les dépenses urgentes et imprévues. Elle a aussi proposé, plan à l’appui, un projet de cohabitation qui suggère un accès ouvert à tous, tout en conservant les places à quai. Une proposition qui a été rejetée.

Une source de rêve

Sur une autre jetée, Peter Lenihan discute avec ses voisins. Le marin est certainement l’un des plus anciens membres de la marina, autrefois l’Iroquois Yacht Club.

« Je suis né ici. Je fais du bateau depuis 45 ans ici. Il n’y a jamais eu de conflits avec les autres embarcations sur le plan d’eau, il y a un bon partage. On profite de la nature, on y fait attention. On vit une immersion et on l’apprécie », témoigne M. Lenihan, d’une voix calme et posée.

Son plus vieux souvenir de la marina repose sur des photos en noir et blanc. Adolescent, il a pagayé pour le club de l’époque, puis il s’est joint à l’école de voile. Il a attrapé le virus et n’a « plus jamais été capable de quitter l’eau », encore moins ce bassin qu’il « adore ».

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Peter Lenihan

« C’était une source de rêve pour le petit gars que j’étais. Je rêvais d’un jour avoir un bateau. Et voilà qu’on enlève ce potentiel de rêve à toute une nouvelle génération », confie le plaisancier.

Onze voiliers et quatre bateaux à moteur construits de ses mains plus tard, voilà qu’il devra définitivement larguer les amarres. En montrant fièrement son embarcation unique au bout de la jetée, il se désole : « C’est une partie de notre patrimoine, du rôle qu’a joué Lachine dans les activités maritimes historiques à Montréal. »

La circulation maritime s’est faite pendant près de 150 ans sur le canal de Lachine, jusqu’à sa fermeture en 1970. Le canal a été rouvert à la navigation de plaisance en 2002. À l’été 2019, 657 embarcations ont transité par le canal de Lachine, dont l’écluse no 5 se situe à l’entrée de la marina.

– Avec la collaboration de Karim Benessaieh, La Presse