Cette foutue crise expose toutes les failles de la société, grossit tous les problèmes que nous n’avons pas su régler, que ce soit par paresse, par lâcheté ou par économie de bouts de chandelles. Ça inclut les enfants.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

C’était à la une du Devoir, jeudi matin, des mots enrageants : « Des orthopédagogues comme enseignants titulaires ».

J’ai sacré. La veille, une enseignante du centre de services scolaire de Montréal (CSSDM) m’avait écrit pour me mettre la puce à l’oreille sur ce plan catastrophique.

Ça fait quoi, une orthopédagogue ? Ça aide un enfant en difficulté à cheminer dans son parcours scolaire. Dyslexie, déficit d’attention : autant de maux qui minent l’apprentissage de ces enfants.

Une image : certains enfants ne distinguent pas le b du p. Pas leur faute. Ils sont aussi intelligents que les autres. C’est un bogue de leur cortex cérébral. Ça se corrige, avec une orthopédagogue et avec des outils technologiques. Épaulés, ils réussissent.

Mais les « orthos » ne sont pas assez nombreuses. C’est su, connu depuis longtemps. Normal : quand l’austérité, quand les déficits zéro ont frappé, c’est là qu’on a fait des coupes, dans les services d’appoint comme ceux des orthopédagogues. Les commissions scolaires ne pouvaient pas faire diminuer le nombre de profs : il y a des ratios enseignantes-élèves balisés dans les conventions…

Qu’est-ce qu’on a fait ?

On a fait les coupes chez les « professionnels » : les orthopédagogues, les orthophonistes, les psychologues.

On a donc réduit les services aux élèves les plus vulnérables, ceux qui ont besoin d’aide pour ne pas décrocher. Ça s’est fait sous les péquistes, ça s’est fait sous les libéraux.

Dix, vingt ans plus tard, le réseau souffre encore de ces coupes. Il y a pénurie d’orthopédagogues, tant par manque de postes que de candidats. Où sont les orthopédagogues ? Au privé, bien souvent. Pourquoi te faire suer au public où ton poste peut être supprimé à tout moment quand tu peux pratiquer dans le confort de ton cabinet, au privé ?

Or, qu’a-t-on appris dans Le Devoir, jeudi ? Que le CSSDM va forcer des orthopédagogues à délaisser les élèves qu’elles épaulent dans plusieurs classes ordinaires pour prendre la tête de classes spéciales composées d’autres élèves en difficulté, laissées sans titulaires à cause de la pénurie de profs.

Donc, les enfants de classes ordinaires aidés par des orthopédagogues vont perdre l’aide des orthopédagogues parce que des classes sont sans profs. Traduction : on va déshabiller Paul pour habiller Jean.

Et les élèves en difficulté, négligés du réseau depuis plus de 20 ans, sacrifiés par les libéraux et par les péquistes, vont poireauter en classe, devront se débrouiller sans celles qui les aidaient à distinguer le p du b

On les met – encore – dans un autobus métaphorique vers l’échec. Décroche, ti-cul ! La société québécoise est trop cave pour t’éviter cet écueil, nous qui sommes les champions du décrochage canadien. Va remplir le réservoir du cheap labour

Vous pensez que ça n’affectera que ces élèves en difficulté ? Faux. Ça va alourdir la tâche des enseignantes qui pouvaient compter sur les orthopédagogues pour aider ces élèves. Désormais, elles vont devoir s’en occuper elles-mêmes, ce qui va ralentir toute la classe. Ce sont les élèves ordinaires qui vont en pâtir.

J’y pense, revenir à l’école en ces temps de pandémie, ce n’était pas censé être en partie pour s’occuper des élèves en difficulté ? Me semble avoir entendu le ministre de l’Éducation dire ça. Peut-être que j’ai rêvé !

Jean-François Roberge n’est pas responsable de tous les maux systémiques du réseau scolaire, ce sont des maux systémiques hérités – comme en santé – de décennies de négligence. La pénurie de profs ne date pas d’hier, c’est un classique de la rentrée depuis des années.

Mais on savait que cette rentrée allait être différente. On le sait depuis que l’année scolaire 2019-2020 a été mise au placard. On a eu des semaines, des mois, pour recruter des profs pour éviter la pénurie, pour inciter des retraitées à revenir prêter main-forte…

Résultat : E, comme échec. Là-dessus, le ministre s’est planté.

Mais ce doit être la faute des centres de services qui ont succédé aux commissions scolaires. Les CSS en éducation ont la même fonction que les CIUSSS et les CISSS : de parfaits boucs émissaires pour les ministères.

Et tant pis pour les élèves les plus vulnérables, encore une fois exilés dans une Sibérie scolaire perpétuelle parce qu’ils sont nés avec un trouble d’apprentissage.