En 2016, plusieurs fugues de jeunes filles hébergées en centre jeunesse avaient secoué le Québec. Le grand public avait alors découvert les horreurs de l’exploitation sexuelle des mineures. À l’époque, des recommandations avaient été faites. Des lois ont changé. Mais quatre ans plus tard, un jugement rendu par le tribunal de la jeunesse dans le cas dramatique d’une adolescente fugueuse vient poser une question fondamentale : avons-nous réellement progressé ?

Katia Gagnon
Katia Gagnon La Presse

Une ado mal protégée

La jeune fille de 17 ans, hébergée en centre de réadaptation, est une fugueuse chronique.

Lors de ses fugues, elle consomme des drogues, se trouve en présence d’hommes majeurs issus du milieu criminel et a des relations sexuelles non protégées. Ses intentions sont claires : elle veut s’adonner à la prostitution. Puis, lors d’une nouvelle fugue, elle est retrouvée dans un motel, à demi nue, par un livreur de pizza. Elle a été agressée sexuellement par plusieurs hommes.

Cette désolante histoire, vous avez l’impression de l’avoir déjà entendue ? Normal : il y a quatre ans, lorsqu’une série de fugues au Centre jeunesse de Laval avaient fait éclater une véritable crise, on avait relaté plusieurs cas crève-cœur semblables. La série Fugueuse s’en était d’ailleurs inspirée.

Le hic, c’est que cette histoire-ci date d’il y a seulement quelques mois : le tribunal de la jeunesse en a été saisi en avril dernier. Dans le cas de cette jeune de 17 ans, le juge François Arteau-Gauthier a statué qu’il y avait eu lésion de droit de la part du CISSS de la Montérégie-Est, c’est-à-dire que l’établissement a failli à sa mission de la protéger adéquatement. Et ce jugement pose une question fondamentale : qu’est-ce qui a changé depuis cette crise des fugues de 2016 ?

Le cas de la jeune X, relaté dans le jugement, est en effet typique du parcours des fugueuses chroniques. Pendant plusieurs mois d’hébergement, elle fait des allers-retours constants entre les unités fermées et ouvertes. Dès qu’elle retourne dans une unité ouverte, elle fugue. Parfois, après seulement quelques heures.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Le Centre jeunesse de la Montérégie, à Longueuil, où était hébergée la jeune X et d’où elle a fugué à plusieurs reprises.

Les mesures mises en place par la DPJ de la Montérégie étaient-elles suffisantes pour protéger l’adolescente ? Non, estime le juge Arteau-Gauthier.

L’ensemble des informations que détenait la directrice avant la fugue de X du mois de décembre 2019 auraient manifestement dû l’amener à appliquer des mesures d’empêchement plus coercitives pour la protéger.

Extrait du jugement rendu par le juge François Arteau-Gauthier

« Le danger auquel s’exposait X lors de ses fugues était déjà bien documenté au dernier jugement, poursuit-il. Six nouvelles fugues ont eu lieu depuis ce jugement avant qu’elle ne vive littéralement une journée d’horreur en décembre 2019. Les mesures d’empêchement ont été introduites à la loi précisément pour protéger une adolescente comme elle, à risque de subir de l’exploitation ou des agressions sexuelles. La directrice avait, au bénéfice de X, une obligation de prendre les moyens nécessaires pour raisonnablement empêcher ses fugues. »

Loi modifiée

C’est qu’après la crise des fugues, en 2016, la Loi sur la protection de la jeunesse a été modifiée afin de donner plus de poigne aux éducateurs, dans le but de prévenir les fugues de cette clientèle à risque. L’ex-ministre déléguée aux Services sociaux Lucie Charlebois est d’ailleurs citée dans le jugement du tribunal de la jeunesse. Elle promettait à l’époque que les centres de réadaptation auraient désormais l’obligation d’imposer des « mesures d’empêchement » pour freiner les fugues, et ce, partout au Québec.

« [Les centres] n’auront pas le choix d’utiliser ce qui est dans la loi », disait l’ex-ministre.

C’est que les jeunes fugueuses courent de très grands risques en s’échappant des ressources qui les hébergent, a démontré l’Équipe intégrée de lutte contre le proxénétisme (EILP), qui rassemble des policiers de différents services de police au Québec. En 2019, l’EILP a analysé quelque 300 dossiers de proxénétisme issus des différents corps policiers du Québec. Près de la moitié de ces dossiers — 127 — concernaient des victimes d’âge mineur. De ces victimes mineures, près de la moitié — 46 % — provenaient du réseau des centres jeunesse.

« Parmi les contextes favorables au recrutement des jeunes victimes dans le milieu de la prostitution, la fugue constitue l’un des facteurs de risque les plus prépondérants. À cet égard, 44 % des jeunes victimes dans les dossiers analysés étaient en fugue lorsqu’elles ont été recrutées par un proxénète et dans 77 % des cas, elles s’étaient enfuies d’un centre jeunesse », peut-on lire dans le mémoire de l’EILP, présenté en novembre dernier à la commission parlementaire qui s’est penchée sur le sujet de l’exploitation sexuelle des mineures à Québec.

« Quand on regarde ces chiffres-là, c’est une urgence, cette situation », résume Kathleen Weil, députée de Notre-Dame-de-Grâce, qui a participé aux travaux de la commission.

Elle et ses collègues ont eu droit à des témoignages crève-cœur, provenant de victimes et de policiers. On leur a notamment présenté les images de caméras de surveillance dans des établissements de passe, où, sur 36 heures de surveillance vidéo, 33 clients se succèdent dans une chambre. « Il y a des filles qui travaillent six jours sur sept, à 12 clients par jour », relate le député de Vachon, Ian Lafrenière, qui a présidé la commission.

Très peu d’unités semi-ouvertes au Québec

À l’époque de la crise des fugues, en 2016, un rapport rédigé par André Lebon, devenu depuis vice-président de la commission Laurent, avait fait plusieurs recommandations concrètes. Dont celle d’instaurer à l’échelle du Québec des unités où la sécurité se situerait à mi-chemin entre l’encadrement intensif — les unités totalement fermées — et les unités ouvertes, où les jeunes peuvent aller et venir librement. Or, ce jugement rendu en avril révèle aussi que la DPJ de la Montérégie, la deuxième en importance au Québec, n’a jamais mis sur pied de telles unités.

La plupart des jeunes ne fugueront jamais, mais pour les fugueurs, l’unité ouverte ne convient pas à leurs besoins, et l’encadrement intensif non plus. On a besoin d’un modèle hybride. On est en train de réviser notre offre de services.

Sophie Dubuc, conseillère-cadre à la direction du programme jeunesse du CISSS de la Montérégie-Est

Cependant, elle plaide que de nombreux changements ont eu lieu en Montérégie depuis la crise des fugues de 2016. Deux employés travaillent exclusivement à la prévention de la fugue avec les jeunes. La question de la fugue est abordée rapidement après le placement et les fugueurs chroniques font l’objet d’études de cas afin de trouver des solutions qui sortent parfois de l’ordinaire. Ces mesures ont mené à une légère diminution des fugues, notamment chez les fugueurs chroniques. En 2016, ces derniers représentaient 37 % des fugues ; en 2019, 32 %.

Le CISSS de la Montérégie-Est n’est pas le seul établissement à ne pas avoir appliqué la recommandation du rapport Lebon. Seules les régions de Montréal et de Laval disposent de telles places en « encadrement dynamique », une soixantaine au total.

« C’est assez rare au Québec, convient le professeur à l’École de criminologie de l’Université de Montréal Denis Lafortune et l’un des auteurs du guide de pratique qui a suivi les nouvelles dispositions législatives adoptées par Québec. L’orientation n’a pas été de développer ça. On a plutôt adopté des dispositions réglementaires pour allonger le séjour en encadrement intensif, ce qui constituait une révolution, ainsi que la mise en place de périodes de transition entre l’encadrement intensif et les unités ouvertes. L’espoir a été mis là-dedans pour les fugueurs chroniques. »

Et la stratégie a-t-elle fonctionné ? « On l’ignore. Il n’y a pas encore eu de suivi formel. Mais si c’est appliqué, ça peut être efficace. »

Le CISSS de Laval est l’un des rares endroits au Québec qui dispose de telles unités. Depuis 2016, le nombre de fugues annuelles y est passé de 514 à 428. « On a diminué le nombre de fugues parce qu’on est plus protectionnistes avec nos jeunes. Avant, dès que les jeunes se retrouvaient en unité ouverte, ils pouvaient sortir et on n’avait pas de levier pour les retenir. Les fugueurs chroniques, ceux qui font des fugues de plus de 72 heures, ce sont eux qui nous inquiètent. On se sent plus à l’aise de les laisser trois, quatre mois sans sortir. Mais à un moment donné, il faut les tester. On doit leur faire vivre de nouveaux défis, pour en arriver à une vie plus normalisante », explique Marie-Josée Bourdon, coordonnatrice des services de réadaptation en hébergement spécialisé.

Les fugues, en baisse ou pas ?

Depuis la crise de 2016, le nombre de fugues est demeuré désespérément stable. Il était de 6373 en 2016-2017 et de 6325 quatre ans plus tard. Les chiffres n’ont diminué qu’au cours d’une seule année, en 2018-2019, où 5957 fugues sont survenues dans les établissements de la DPJ au Québec.

« Il y a eu progrès, et puis, après, on voit un recul important. C’est vraiment frustrant, juge la députée Kathleen Weil. Le ministre devrait être inquiet quand on connaît le portrait de ces filles, qui sont à très haut risque. »

Le nombre de fugues a augmenté à Montréal, passant de 1349 à 1593, ainsi qu’en Outaouais, passant de 335 à 578. Cependant, dans la plupart des autres régions, il est stable ou à la baisse.

Mais le nombre de fugues ne représente pas le nombre de jeunes fugueurs, puisque certains d’entre eux font de multiples fugues chaque année. Le nombre de jeunes fugueurs, lui, est en baisse, note Marie Barrette, du cabinet du ministre délégué à la Santé, Lionel Carmant. On est passé de 1436 jeunes fugueurs en 2015-2016 à 1345 en 2019-2020. Le nombre de fugues de longue durée est également en baisse, souligne-t-elle. Ces fugues de plus de trois jours représentaient 16,5 % des fugues il y a quatre ans, contre 11,7 % en 2019-2020. « La baisse est constante », souligne Mme Barrette.

Depuis sa création en 2017, l’Équipe intégrée de lutte contre le proxénétisme (EILP) a ouvert entre 300 et 500 dossiers par an pour proxénétisme. On estime que seule une victime sur dix porte plainte contre son proxénète.

Nombre de fugues à l’échelle du Québec

> 2016-2017 : 6373

> 2017-2018 : 6569

> 2018-2019 : 5957

> 2019-2020 : 6325

Source : ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec

« Rien n’a changé », dénoncent les mères d’ex-fugueuses

PHOTOMONTAGE LA PRESSE

« Je ne vois rien qui a changé à Laval, à part la porte barrée. »

Marjolaine Aubé a vécu de très près la crise de 2016 puisque sa fille était l’une des fugueuses recherchées. Depuis, elle est devenue présidente du syndicat CSN du CISSS de Laval.

Quatre ans après la crise, elle se dit découragée par la situation qu’elle constate dans sa région. « La loi a été modifiée, mais les pratiques sont les mêmes. Le but, c’est de retourner ces filles-là le plus rapidement en société, dit-elle. Vous me demandez s’il y a de l’amélioration ? Je vous dis non ! »

Pour Mme Aubé, le traitement des jeunes fugueuses passe par de réels programmes de déconditionnement, à l’image de ceux avec lesquels on soigne les jeunes qui se sont joints à des groupes terroristes.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Marjolaine Aubé, en 2016

En 2016, à l’époque où sa fille Mathilde en était à sa sixième fugue, Mme Aubé avait réclamé à grands cris que la porte du centre de réadaptation où elle était hébergée soit verrouillée. « À l’époque, j’ai fait barrer la porte. Et c’est encore barré aujourd’hui. »

Avant d’être hébergée en centre, Mathilde avait fugué pour se retrouver dans des appartements sous la coupe de proxénètes. Les policiers l’avaient interceptée juste avant qu’elle ne soit transférée à Calgary. Mais les fugues ont continué après qu’elle s’est retrouvée en centre de réadaptation.

La fille de Mme Aubé a maintenant 20 ans. Elle a des contacts réguliers avec sa mère. De son expérience, la mère retient que les situations où de jeunes femmes se retrouvent sous la coupe de proxénètes sont plus fréquentes qu’on ne le croit. « Au nombre de témoignages que j’ai reçus après l’histoire de ma fille… ça m’a fait dire que c’était beaucoup plus répandu qu’on pense. »

La mère d’une autre ex-fugueuse, aussi impliquée dans la crise de 2016, en arrive aux mêmes conclusions.

Les gens ne s’y intéressent plus, mais rien n’a changé. Les psychologues ne sont pas plus disponibles en centre. Il n’y a pas de soins. Ça fait quatre ans et ça n’a pas beaucoup évolué.

La mère d’une ex-fugueuse

La femme, qui nous a demandé de taire son nom parce qu’elle craint qu’une nouvelle médiatisation de son cas n’ait des impacts sur sa vie et celle de sa fille, estime que les vrais problèmes ont commencé le jour où sa fille s’est retrouvée en centre. Elle était la plus jeune de son unité. « Quand on l’a placée en centre jeunesse, c’est là qu’une autre fille l’a mise en contact avec un pimp, raconte-t-elle. Elles apprennent comment devenir des mini-criminelles au contact de ces filles-là. » Sa fille a commencé à se prostituer à 15 ans.

Elle déplore l’absence de soins prodigués à sa fille lors de son séjour en centre. « La première année, on a changé 15 fois d’intervenant ! Un moment donné, j’étais tellement tannée de répéter notre histoire que j’ai fait un document Word, je le traînais avec moi et je le sortais s’il y avait une nouvelle personne dans le dossier. »

Sa fille a continué à faire des fugues jusqu’à ce qu’elle ait 18 ans. En tout et pour tout, elle a fait plus d’une dizaine de fugues. « Je ne considère pas qu’elle va vraiment mieux aujourd’hui, dit-elle. J’ai essayé de sauver ma fille qui se noyait. J’ai sauté dans l’eau et j’ai failli me noyer moi aussi. »

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Ian Lafrenière, député de Vachon, lors d’une audience de la Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs

La mixité des clientèles en centre jeunesse est effectivement un problème, juge Ian Lafrenière. « Ça prend un changement au niveau de la mixité. Ça saute aux yeux », dit-il, sans cependant vouloir s’avancer sur les recommandations que fera la commission parlementaire, qui remettra son rapport en novembre.

L’un des témoignages reçus l’a particulièrement bouleversé. Celui d’une jeune, battue par son conjoint et hébergée pour sa propre protection, qui a été mise en lien avec des réseaux de prostitution par une autre jeune de son unité. Cette jeune a également été poussée à fuguer parce qu’elle ne se reconnaissait aucunement dans la clientèle hébergée à ses côtés, qui souffrait parfois de problèmes de santé mentale.

« Ce qu’elle disait, c’est que le monde autour d’elle lui donnait juste le goût de s’en aller, raconte M. Lafrenière. Elle est tombée dans la prostitution solidement. Trimballée partout au pays. Et elle était partie prenante de ça parce qu’elle ne voulait absolument pas retourner en centre. J’avoue que comme père, ce témoignage m’a déchiré. J’avais en face de moi une jeune femme avec un vécu épouvantable. »