Tout comme vous, j’observe la transformation que connaît Montréal sur le plan culturel. Au cours des dernières années, dans mon quartier (Le Plateau), j’ai assisté à l’arrivée massive des Français. Mais j’ai aussi vu poindre une génération entière de jeunes anglophones.

Publié le 2 sept. 2020
Mario Girard
Mario Girard La Presse

Naïvement, j’ai cru que ces anglos étaient tous des exemples parfaits de bilinguisme et d’ouverture sur la culture francophone. Pour certains, cela est vrai. Mais pour d’autres, malheureusement, la fameuse barrière reste bien en place.

Même si des anglophones hésitent moins à franchir la frontière qu’est le boulevard Saint-Laurent pour venir s’installer dans d’autres secteurs de la ville, cela ne veut pas dire pour autant qu’ils adoptent tous la langue de Molière. Il suffit de suivre le regard effarouché de certains clients lorsque les employés aux caisses donnent le prix en français.

On les voit chercher désespérément l’afficheur. Ils repartent après avoir marmonné un vague « Meurci ».

Le débat linguistique connaît actuellement un certain regain avec l’annonce de Simon Jolin-Barrette, ministre de la Justice et également responsable de la Langue française, de présenter un « plan d’action » pour mieux protéger la présence et l’avenir du français au Québec.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Simon Jolin-Barrette, ministre de la Justice et également responsable de la Langue française

Cette annonce coïncide avec une étude de l’Institut de la statistique du Québec, commandée par l’Office québécois de la langue française, qui sonne l’alarme sur divers aspects des langues d’usage en milieu de travail.

Les résultats de l’Enquête sur les exigences linguistiques auprès des entreprises, des municipalités et des arrondissements de Montréal montrent, notamment, que 63 % des entreprises de la métropole ont exigé ou souhaité à la dernière personne embauchée un certain niveau d’anglais.

Une autre donnée frappante de l’étude dit que c’est pour assurer les communications orales au sein des entreprises que l’anglais est exigé ou souhaité dans 41,4 % des établissements de la métropole.

Bien sûr, on pourrait jouer avec ces chiffres, les comparer avec d’autres données, tenter de voir si cette tendance fait réellement reculer le français dans les chaumières québécoises.

Mais pour Simon Jolin-Barrette, ces résultats justifient un resserrage de vis qu’il entend faire aux règlements et à la loi entourant la protection du français au Québec. Le nouveau ministre de la Justice a extrait de ses anciennes fonctions le volet de la protection de la langue française pour mener à bien ce dossier auquel il semble beaucoup tenir.

Pour bien comprendre quelle direction va emprunter le député de Borduas, il faut regarder l’Étude des crédits budgétaires présentée le 18 août dernier. Talonné par ses collègues de l’opposition, le ministre a affirmé que son plan d’action pourrait revoir des « politiques ministérielles, des mesures réglementaires, de même que des mesures législatives ».

Bref, Simon Jolin-Barrette est prêt à revoir certaines dispositions de la Charte de la langue française, appelée aussi loi 101. Il pourrait la modifier en y assujettissant les entreprises de compétence fédérale (VIA Rail, banques, etc.).

Il serait également prêt à appliquer l’article 1 de la loi 104 qui vise à obliger tous les ministères, organismes et sociétés publics à utiliser uniquement le français dans toutes leurs communications écrites avec les personnes morales établies au Québec.

« Je pense qu’on est rendu là », a déclaré Simon Jolin-Barrette au cours de cette rencontre qui a permis à la députée libérale Hélène David de faire preuve d’âgisme à l’égard du ministre de la Justice en précisant « qu’il n’était pas encore né » quand la Charte de la langue française a été créée en 1977.

Je n’ose imaginer le tollé que ces propos auraient suscité si un député de 66 ans avait dit cela à une jeune ministre de 33 ans. Mais passons.

Il est évident que le plan promis par Simon Jolin-Barrette touchera beaucoup les entreprises situées sur le territoire de la métropole. À lire et à entendre les premières réactions de nos collègues anglophones, un débat houleux est à prévoir.

Jusqu’où ira le ministre ? Voudra-t-il revoir la règle de la Charte de la langue française portant sur les entreprises qui emploient 50 personnes ou plus qui ont l’obligation de s’inscrire à l’Office québécois de la langue française ? Simon Jolin-Barrette aura-t-il le cran d’étendre cette règle aux entreprises de 49 employés ou moins ? Cette idée est une possibilité. Et elle plaît à Pascal Bérubé, chef par intérim du Parti québécois.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LAPRESSE

La mairesse de Montréal, Valérie Plante

Mais surtout, la question qui me vient à l’esprit est la suivante : est-ce que Valérie Plante est prête à accompagner le ministre Jolin-Barrette dans cet épineux dossier ? Est-ce qu’à 14 mois des élections municipales, la mairesse souhaite être associée à cette opération ?

Au bureau de Valérie Plante, on m’a dit qu’une rencontre a eu lieu le 7 juillet dernier avec le ministre Jolin-Barrette et que le ton « était très bon ». La mairesse de Montréal souhaite miser sur des expériences (programmes) qui ont du succès. Elle aimerait copiloter ce dossier dans un cadre « constructif ».

Il sera difficile pour elle de s’aventurer sur ce terrain sans se mettre à dos une part de l’électorat dont elle aura besoin à l’occasion du scrutin du 7 novembre 2021.

J’ai très hâte de voir la position qu’adoptera Valérie Plante. Privilégiera-t-elle une méthode douce afin de ménager la chèvre et le chou ou adhérera-t-elle à une approche que l’on peut déjà deviner directe et flamboyante de la part de Simon Jolin-Barrette ?

Entre un ministre bouillant qui veut mener la bataille et une crise majeure à gérer, la mairesse doit sans doute se demander si elle a envie de se rendre… là.

> Voyez les échanges sur l’Étude des crédits budgétaires

> Consultez le rapport de l’OQLF