Une femme prend son courage à deux mains pour faire ce que personne n’a envie de faire : dénoncer à la police un ami qui l’a agressée sexuellement.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

L’ami en question, André Hébert-Ledoux, est lui-même policier au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). Un soir d’Halloween, il se rend à une fête avec la plaignante. Il est en état d’ébriété avancé. Et puis, à un certain moment, tout déraille. Lui, il dit qu’il ne se souvient de rien. Elle, qu’elle n’a rien pu oublier.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Le 2 mars dernier, le policier André Hébert-Ledoux, du Service de police de la Ville de Montréal, a été reconnu coupable d’agression sexuelle.

Il l’agresse sexuellement, raconte-t-elle dans sa plainte. Elle est en choc post-traumatique, plongée dans une dépression majeure. Sa vie s’effondre.

Un procès a lieu.

Le verdict – qui sera porté en appel – tombe : coupable.

Dans sa décision datée du 2 mars 2020, le juge Pierre Bélisle de la Cour du Québec écrit que la plaignante est crédible et que sa version est fiable.

« Son récit est convaincant, authentique et emporte la conviction qu’elle dit la vérité. Aucun doute ne subsiste dans mon esprit. Conséquemment, la preuve non contredite démontre que l’accusé a commis les gestes sexuels décrits par la plaignante. »

Le juge déclare donc l’accusé coupable. Il reste à déterminer la peine et à évaluer la demande en dédommagement de la victime.

Le procès aurait pu être le début de la fin d’un grand déraillement dans la vie de la plaignante. Mais voilà que tout a déraillé encore, en pleine salle d’audience, comme l’a révélé jeudi mon collègue Louis-Samuel Perron. Quatre policiers du SPVM, venus soutenir leur collègue, ont intimidé en plein procès la victime, selon la Couronne. Fait tout aussi déconcertant, des supérieurs, dont un aspirant commandant, ont écrit des lettres d’appui qui décrivent l’agresseur comme un « policier exemplaire ». Ils ont fait valoir qu’ils ne verraient aucun inconvénient à le réintégrer dans leur équipe. Ils n’ont que de bons mots pour lui. C’est un policier ponctuel et assidu, disent-ils dans des lettres présentées à la cour le 6 juillet dernier.

Alors que la Couronne réclame une peine suspendue de 12 mois pour que l’accusé conserve un casier judiciaire, la défense, invoquant notamment les lettres d’appui « très positives » à l’endroit du policier, le fait que son crime n’a pas été commis dans le cadre de ses fonctions et un risque de récidive « extrêmement faible », demande qu’il ait une absolution conditionnelle.

Quant à la victime, comme on peut se l’imaginer, elle a été choquée par la manifestation de soutien de policiers à son agresseur durant son procès. Auparavant, elle n’était pas de ceux qui se méfiaient de la police, bien au contraire. Sa profession, qu’elle a dû abandonner à la suite de son agression, l’amenait à côtoyer des policiers ainsi que des victimes d’agression sexuelle. Elle faisait alors confiance à la police et la défendait, a-t-elle confié à la cour. Cette confiance a été ébranlée lorsqu’elle a vu des policiers venir appuyer l’homme qui l’avait agressée.

* * *

Donc, reprenons du début… Un policier est condamné pour agression sexuelle. Sa victime, brisée, raconte l’effet dévastateur que le crime a eu dans sa vie. Et que disent ses supérieurs ? C’est un « policier exemplaire ». Un gars ponctuel…

Au moment où déferle une vague de dénonciations dans les réseaux sociaux et où l’on tente de convaincre les victimes de porter plainte à la police, l’affaire est extrêmement embarrassante pour le SPVM, qui a déclenché une enquête interne à la suite des révélations de mon collègue.

Le SPVM dit prendre l’affaire très au sérieux. On précise que les lettres d’appui à l’agresseur signées par ses supérieurs étaient une « initiative personnelle » qui n’était en aucun cas appuyée par la haute direction.

Si rien n’empêche un policier, en dehors de ses heures de travail, d’assister au procès d’un collègue, le SPVM attend de ses employés « un respect des normes professionnelles, éthiques et déontologiques en tout temps ». « C’est la raison pour laquelle nous avons déclenché une enquête interne », me dit l’inspecteur Sébastien de Montigny. « Le SPVM offre tout son soutien aux victimes. On veut garder le lien de confiance. »

Dans la foulée de #metoo, de nombreux efforts ont été faits au SPVM et au sein d’autres corps de police en ce sens. Un comité d’élues transpartisan nous en promet d’autres pour l’automne. Il serait faux de dire que rien n’a changé. Mais ce que cette affaire choquante nous rappelle, c’est que pour réparer un lien de confiance brisé, la tâche est vraiment colossale. Il ne suffit pas d’adopter des protocoles d’enquête plus rigoureux ou de meilleurs mécanismes de révision des plaintes et d’accompagnement des victimes. Améliorer le système, oui, bien sûr. Mais au-delà du système, il y a toute une culture à changer.

Si la culture du silence et de l’impunité est telle au sein même de corps policiers, comment peuvent-ils eux-mêmes lutter efficacement contre cette culture ?

Si des policiers, qui ont eux-mêmes un devoir d’exemplarité, considèrent comme « exemplaire » un collègue ponctuel condamné pour agression sexuelle, quel message cela envoie-t-il aux victimes ?