Pour l’administration Plante, les voies actives et sécuritaires (VAS) implantées au cours des dernières semaines sont un grand succès. Éric Alan Caldwell, responsable de la mobilité et de l’urbanisme au comité exécutif de la Ville de Montréal, était fier de l’annoncer jeudi matin lors d’une conférence de presse.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Appuyé par Jean-François Rheault, directeur d’Éco-Compteurs, une entreprise spécialisée dans le comptage des piétons et des cyclistes, M. Caldwell a brossé un tableau idyllique de la situation.

On apprend qu’il y a une augmentation du nombre de cyclistes sur les pistes cyclables et que celles qui ont été aménagées sur des VAS sont parmi les plus fréquentées.

On ne peut que se réjouir de cela !

On nous dit aussi qu’il y a beaucoup de piétons qui utilisent les VAS. À cela, je réponds que c’est un peu normal : si tu fermes une rue, il y a de fortes chances que les gens qui empruntaient normalement les trottoirs marchent… dans la rue.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Les voies actives et sécuritaires (VAS) implantées au cours des dernières semaines sont un succès, selon l'administration Plante.

Pour illustrer ce succès, on nous a dit qu’en moyenne, 15 000 piétons empruntent quotidiennement l’avenue du Mont-Royal.

Mais combien de personnes (piétons et automobilistes) utilisaient la même artère l’an dernier à pareille date ? On n’est pas en mesure d’offrir ces données qui permettraient de voir si on assiste réellement à une révolution.

On a comparé les résultats des VAS avec « d’autres rues » similaires, s’est-on contenté de nous dire jeudi.

Pas fort.

Traitez-moi de rabat-joie, mais cet empressement à crier sur tous les toits que le vaste réaménagement de plusieurs voies est un grand succès sème le doute chez moi. Je ne peux m’empêcher de voir là une opération marketing visant à calmer la grogne d’une bonne part de la population.

Pourquoi fournir des données incomplètes si tôt dans la saison estivale ? Les conclusions de ce « laboratoire » basé sur les principes de l’urbanisme tactique (expression hot de l’été) ne sont valables que si on associe toutes les composantes.

A-t-on mesuré l’impact sur les marchands ? A-t-on évalué la qualité de vie des résidants touchés par la nouvelle circulation que les VAS engendrent ? A-t-on sondé l’ensemble de la population, celle qui ne vit pas en vase clos et qui doit se déplacer partout dans la ville ?

Je suis étonné de voir qu’on offre isolément ces données sur l’achalandage alors que la Société de développement commercial (SDC) de l’avenue du Mont-Royal a annoncé il y a quelques jours qu’elle allait présenter plus tard cet été une étude approfondie sur l’impact réel de ce projet.

Je crois sincèrement qu’il faut se poser de sérieuses questions sur ce virage qui est en train de transformer considérablement le caractère de la ville.

Il faut se demander pourquoi on fait cela. Pour le moment, il est très difficile d’y voir clair. Une minute, on nous dit que c’est pour assurer une forme de sécurité aux citoyens, et la minute d’après, on affirme que c’est pour venir en aide aux commerçants en détresse.

Parlant des commerçants, il y a un truc qui m’achale quand on parle d’eux. On a la fâcheuse manie de les mettre tous dans le même panier comme si les embûches des propriétaires de bars, de restaurants et de boutiques étaient les mêmes.

Si les bars et les restaurants peuvent bénéficier cet été de plus vastes terrasses et jouir d’un plus grand pouvoir attractif auprès des piétons, ce n’est toujours pas le cas pour les magasins et les boutiques.

Alors, quand on affirme que les « commerçants » sont heureux des retombées, on parle de quoi et de qui au juste ?

En tout cas, si une bonne part de commerçants saluent cette opération improvisée (quelques-uns l’ont fait jeudi), d’autres n’hésitent pas à exprimer leur colère. L’exemple le plus récent de cette contestation vient de David McMillan, copropriétaire du restaurant Joe Beef. Découvrant la transformation de la rue Notre-Dame Ouest en sens unique vers l’est pour les huit prochaines semaines, McMillan y est allé d’une charge à fond de train sur Twitter contre l’administration Plante, qu’il souhaite voir délogée lors des prochaines élections.

Comprenez-moi bien, je ne suis pas contre les fermetures de rues, je ne suis pas contre la création d’une ville plus conviviale à échelle humaine. Et pour les écologistes qui seraient tentés de m’imaginer au volant d’un gros VUS polluant, je répète que je me déplace la plupart du temps à pied ou en métro (je crains de tomber dans un nid-de-poule géant avec ma voiture).

Des places publiques charmantes où gambadent des enfants et où les adultes discutent en buvant un verre de vin, amenez-en ! J’en veux ! Mais arrangeons-nous pour bien faire les choses. Créons des lieux qui soient beaux, agréables, conçus à des endroits stratégiques de la ville.

Nous sommes les premiers ébahis lorsque, en voyage en Europe, nous découvrons des places publiques conçues autour de grandes fontaines. Je m’excuse, mais nous sommes loin de cela en titi avec nos placotoirs multicolores et nos murets de béton tous les 30 mètres.

Je me méfie du « laboratoire » que l’on fait actuellement en pleine pandémie. Nos habitudes sont chamboulées, on fait davantage de télétravail, on a plus de temps pour les loisirs, nous sommes plus nombreux à quitter la ville. Et on est en train de crier victoire hâtivement, je trouve.

Au début de l’été, j’ai signé une chronique où je disais à quel point je trouvais hideuse l’apparence de l’avenue du Mont-Royal. Je pense encore la même chose. Ce n’est pas parce que tu mets des placotoirs macramé-granola et que tu peins des formes psychédéliques sur l’asphalte que tout devient beau instantanément.

Mais en même temps, je me suis dit que j’allais donner la chance au coureur et faire preuve de patience jusqu’à l’automne. Il semble que les élus de Projet Montréal soient plus pressés que moi de tirer leurs propres conclusions.