Recevoir une enveloppe de la Chine censée contenir un bijou. L’ouvrir et constater qu’elle renferme des centaines de semences. Ottawa et Washington enquêtent sur une série étrange d’envois postaux « non sollicités » survenus au cours des dernières semaines à travers l’Amérique du Nord, notamment au Québec.

Daphné Cameron Daphné Cameron
La Presse

L’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA) presse les citoyens qui ont reçu ces semences de ne pas les mettre en terre, car elles pourraient être porteuses de maladies ou être des espèces envahissantes.

Adepte du jardinage, Danielle Bouchard-Fradette a reçu une telle enveloppe par la poste il y a deux semaines. Originaire du Saguenay–Lac-Saint-Jean, la femme qui vit aujourd’hui à Caraquet, au Nouveau-Brunswick, pense alors qu’il s’agit de la deuxième portion d’un achat de semences de cactus commandé en ligne au mois de mars, mais qui est arrivé en retard.

« Je me suis dit : je vais planter ça plus tard », a-t-elle raconté. Elle n’y repense plus jusqu’au moment où elle tombe sur des publications en ligne parlant d’envois mystérieux de semences aux États-Unis. Elle remarque que des sachets découverts en Louisiane dans cette affaire sont exactement comme celui qu’elle a reçu.

PHOTO FOURNIE PAR DANIELLE BOUCHARD-FRADETTE

Danielle Bouchard-Fradette

Préoccupée, elle contacte alors les autorités. « Je ne peux pas les brûler, je ne peux pas les jeter à la poubelle ou à la toilette parce que tout se ramasse dans la nature. Je ne voudrais pas qu’il y ait une plante qui envahisse le Nouveau-Brunswick ou la péninsule acadienne parce que je l’ai plantée. J’ai une conscience sociale », dit celle qui a accepté de témoigner publiquement afin d’alerter ses concitoyens.

Arnaque pour la vente en ligne ?

L’ACIA n’a pas répondu à nos questions mercredi. Impossible donc de savoir combien de personnes ont reçu de tels colis. L’agence fédérale a cependant publié un communiqué mardi soir à 21 h 30, vraisemblablement après la mise en garde publiée par le département de l’Agriculture des États-Unis (USDA) plus tôt dans la journée.

Selon le New York Times, 27 États américains ont par ailleurs publié des avis publics sur le sujet au cours des derniers jours. Selon plusieurs témoignages diffusés sur les réseaux sociaux, la mention « boucles d’oreilles », « collier » ou « jouet » était inscrite sur les missives portant des caractères et des adresses chinois.

Au Québec, le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation dit avoir reçu un signalement à cet égard.

Selon la USDA, tout porte à croire pour le moment qu’il s’agit d’une arnaque de type brushing. Cette manœuvre consiste à envoyer des articles non sollicités à des personnes afin d’utiliser cette fausse transaction pour écrire des commentaires élogieux en leur nom sur des sites d’achat en ligne comme Amazon.

« Nous sommes actuellement en train de recueillir des paquets de semences afin de tester leur contenu pour déterminer s’ils contiennent quelque chose d’inquiétant pour le système agricole américain ou l’environnement », a écrit l’USDA dans un communiqué.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER DE L’ACIA

L’Agence canadienne d’inspection des aliments presse les citoyens qui ont reçu ces semences de ne pas les mettre en terre, car elles pourraient être porteuses de maladies ou être des espèces envahissantes.

« Préoccupant »

L’introduction de semences de l’étranger pourrait avoir des impacts dévastateurs sur l’environnement et le système agricole canadien, prévient Valerio Hoyos-Villegas, professeur adjoint en reproduction et génétique des plantes à la faculté des sciences agricoles et environnementales de l’Université McGill.

« C’est préoccupant », dit celui qui a reconnu plusieurs types de semences dans les photos publiées par les autorités américaines, bien qu’il soit difficile de les identifier avec certitude.

« La meilleure recommandation que je peux faire, c’est de ne même pas ouvrir les sachets, de les garder et de contacter l’ACIA pour qu’ils déterminent ce qui en est, parce que c’est très étrange », dit l’expert.

« Des semences de plusieurs espèces de plantes sont en mesure de survivre dans des environnements très hostiles. Même si vous les jetez, elles pourraient se frayer un chemin vers des sites avec des conditions adéquates de germination », ajoute-t-il.

Contrairement à la USDA, l’ACIA ne mentionne pas la Chine comme pays de provenance dans son communiqué officiel. Dans un tweet, la Police provinciale de l’Ontario a publié une mise en garde à propos de colis non sollicités provenant de Chine ou de Taiwan.

Fausse adresse, dit la Chine

Appelée à réagir dans cette affaire, l’ambassade de Chine à Ottawa nous a envoyé la retranscription d’un point de presse du porte-parole du ministère des Affaires étrangères de Chine, Wang Wenbin.

« Après avoir mené des vérifications auprès de la poste chinoise, les étiquettes d’adresses se sont révélées fausses avec des dispositions erronées. La Chine a contacté le service postal américain afin qu’il renvoie ces paquets contrefaits en Chine à des fins d’enquête », a-t-il déclaré.