S’il avait su, Craig Kielburger n’aurait jamais décroché le téléphone. S’il avait su, il n’aurait jamais accepté d’aider le gouvernement à soutenir des dizaines de milliers d’étudiants canadiens pendant la pandémie.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Mais il ne savait pas. Comment le cofondateur de WE Charity (UNIS en français), un organisme ayant versé des centaines de milliers de dollars à trois membres de la famille de Justin Trudeau, aurait-il pu se douter qu’un contrat fédéral, accordé sans le moindre petit appel d’offres, ferait scandale ?

Non, vraiment, Craig Kielburger ne pouvait pas savoir.

À l’époque, ce coup de téléphone lui a probablement semblé une belle occasion.

En mars, WE Charity était en zone de turbulences. En raison de la pandémie, les évènements « WE Days » avaient été annulés et les voyages humanitaires, suspendus. L’organisme avait renvoyé 400 employés, soit presque la moitié de son personnel. Bref, c’était la crise.

Et voilà que le gouvernement lui offrait d’administrer la Bourse canadienne pour le bénévolat étudiant. C’était comme un cadeau tombé du ciel.

Un cadeau empoisonné.

Les répercussions politiques de cette affaire « mettent en péril l’organisation au complet, ainsi que nos 25 années de travail », a regretté Craig Kielburger, mardi, devant le Comité permanent des finances, aux Communes.

Pendant quatre longues heures, Craig et son frère, Marc Kielburger, ont répondu aux questions des élus de l’opposition par vidéoconférence.

À midi, les frères Kielburger sont apparus à l’écran en vestons, sobres mais souriants. On était loin de l’image de vedettes hyperactives qu’ils projettent sur les scènes des WE Days, ces grands rassemblements d’ados auxquels ont participé la mère, le frère et la femme de Justin Trudeau à plusieurs reprises depuis l’élection du gouvernement libéral.

Début juillet, le contrat fédéral a été annulé dans la controverse. Mardi, les deux frères ont juré qu’ils n’en auraient pas tiré le moindre sou. Les sommes versées à WE Charity auraient uniquement servi à éponger les dépenses faites. S’ils avaient accepté d’administrer le programme, c’était « pour rendre service au gouvernement, pas pour que le gouvernement nous aide », a martelé Craig Kielburger.

D’ailleurs, WE Charity n’a pas de problèmes financiers, a-t-il ajouté. Tout va très bien, madame la Marquise. Surtout après les centaines de mises à pied du mois de mars. Et après la démission de la présidente du conseil d’administration, Michelle Douglas, qui se serait un peu trop obstinée à demander les chiffres qui justifieraient des congédiements aussi massifs et expéditifs.

Ces chiffres, Mme Douglas ne les a jamais obtenus, a-t-elle témoigné mardi devant le comité des finances. Selon sa version des faits, le 24 mars, les frères Kielburger auraient abruptement exigé sa démission, après 15 ans de bons et loyaux services.

Pendant toutes ces années, la présidente du C.A. a cru que les orateurs n’étaient pas payés aux WE Days. Elle avait posé la question, à titre d’administratrice ; on lui avait répondu que tout ce beau monde était bénévole.

PHOTO SEAN KILPATRICK, LA PRESSE CANADIENNE

Marc et Craig Kielburger, cofondateurs de WE Charity, ont témoigné devant le Comité permanent des finances par vidéoconférence.

Après quatre heures d’interrogatoire serré, parfois carrément hostile, les frères Kielburger étaient pas mal moins souriants. Les députés ne les ont pas épargnés.

Un organisme lié au clan Trudeau qui obtient un juteux contrat fédéral : ne voyaient-ils pas le problème ? Vraiment pas ? Était-ce normal ?

« On était dans un temps où rien n’était normal, a rappelé Craig Kielburger, exaspéré. Un temps où les gens stockaient du papier de toilette ! »

Avec le recul, les frères Kielburger, largués par leurs commanditaires, voient bien le problème. Trop bien. Cette histoire risque de leur coûter très, très cher.

Décidément, ils n’auraient pas dû décrocher ce foutu téléphone.