Lundi, François Legault a salué le courage des femmes qui dénoncent leur agresseur.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

C’est vrai, il faut du courage pour briser le silence.

Mais comment ?

Est-ce que pour autant toute dénonciation anonyme est acceptable ? Lundi, une liste contenant des centaines de noms était publiée sur Facebook. Des gens étiquetés comme « harceleurs » ou « agresseurs » sexuels. Aucune information. Aucun « contexte ». Juste une longue liste noire.

Qu’ont-ils fait ? En quelle année ?

On ne sait pas.

L’agression sexuelle est un crime, déjà très largement défini — l’utilisation de la force sans consentement à des fins sexuelles, donc des attouchements au viol.

Le harcèlement sexuel, pour inacceptable et « illégal » qu’il soit, n’implique pas d’atteinte physique. Pas tout à fait la même catégorie.

Qui a fait quoi ? Va savoir.

Autre léger souci : c’est bien vrai ?

Déjà, au moins une « erreur sur la personne » a été identifiée.

Oups…

J’en entends qui disent : qu’est-ce qu’une erreur par rapport aux agressions subies en silence ? Qu’est-ce qu’une petite injustice, une « exagération » d’un cas, par rapport à l’écrasement et au silence de toutes les victimes ?

À quoi je réponds : on ne répare pas une injustice en en commettant une autre. On n’aide pas une victime en faisant une autre victime.

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On nous dit sur cette page : certaines victimes voudront aller devant la justice. Peut-être en voyant apparaître un nom pourront-elles se dire qu’elles ont aussi été victimes d’untel.

C’est la meilleure manière de contaminer la preuve, de l’affaiblir, et de faire capoter une affaire judiciaire : faire se parler entre elles des victimes.

Si l’intention est de dénoncer purement et simplement, c’est une chose.

Mais si l’intention est de saisir la justice, svp, c’est à la police qu’il faut s’adresser. Pas à un groupe Facebook ou Instagram.

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Je n’accepte pas qu’on soit condamné à choisir entre le silence complice et la dénonciation anonyme sans discernement, et tant pis pour les victimes collatérales.

Il y a eu la vague « #MeToo », où des célébrités sont tombées après des années d’abus. C’était souvent après des enquêtes journalistiques.

Ce n’est pas vrai que ça n’a pas entraîné de dérapages. Rappelez-vous le traitement médiatique de Gilbert Sicotte.

Mais il y a une sorte d’hygiène sociale fondamentale là-dedans, comme des digues qui ont lâché, et une mise à jour des rapports de pouvoir.

La vague actuelle a commencé par des dénonciations sur les réseaux sociaux. Souvent suivies d’excuses rapides et d’engagement à suivre des thérapies.

Mais je trouve bien braves les gens qui, sur la simple apparition d’un nom dans une liste, tirent des conclusions définitives et prononcent des sentences.

Êtes-vous bien certains ? Il n’y a rien à vérifier, vraiment ? Ces « porcs » qu’on balance, tous les mêmes ? Du blagueur vulgaire, au harceleur, au pédophile… tous alignés de la même manière. Sans possibilité de se défendre.

La porte est ouverte à bien plus qu’un rupture du silence, mais à des règlements de comptes et dérapages de toutes sortes.

Ce n’est pas parce que les crimes sexuels sont sous-dénoncés qu’il faut oublier les règles élémentaires de la prudence. Plus personne n’a le moindre doute, tout d’un coup ?

Accuser quelqu’un sur la place publique, de quelque crime ou abus que ce soit, ça engage une responsabilité. Je ne serais pas surpris qu’il y ait des contre-attaques judiciaires.

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Lundi, dans une vidéo totalement incompréhensible, comme s’il s’agissait d’un film qu’on n’a pas vu, Kevin Parent a présenté des excuses. Des excuses générales.

Au sujet de quoi ? Des « inconduites sexuelles », des « niaiseries » dites ou faites, des « délinquances ». Ça fait assez longtemps qu’il la chante, on n’est pas totalement assommé.

Il n’y a « pas de contexte mais j’assume », dit-il sur Facebook. Autrement dit : ce dont on l’accuse n’est pas précis, on parle d’inconduites en général, mais il sait qu’il a mal agi.

« Je m’excuse si j’ai fait de la peine à des gens. »

Bon, OK…

La bien nommée maison de disques qui le représentait, Preste, venait de le larguer, car « le respect et la tolérance sont dans l’ADN » de l’entreprise et sont « non négociables ».

Et d’ajouter : « Nous condamnons sans réserve toute personne qui s’en éloignerait sous quelque forme que ce soit. »

Pas : nous dénonçons toute forme de harcèlement ou d’agression sexuelle. Non : le respect et la tolérance. Et quiconque « s’en éloignerait sous quelque forme que ce soit ».

Ces gens-là sont rigoureux.

Mais… Devant tant de rigueur morale, la question se pose : où étaient-ils, toutes ces années, quand Kevin Parent faisait ce qu’on ne sait pas, mais qui semble entrer au moins dans la catégorie du « manque de respect » envers les femmes ? Un truc qui semble si évident qu’il engendre une vidéo d’excuses instantanées ?

Ils n’étaient pas au courant ? Ou ils ont eu peur de passer pour des complices silencieux et ont brûlé ce qu’ils enregistraient hier ?

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Il y a de ça, aussi : la précipitation à se dissocier de ses anciens amis ou clients, l’irrésistible envie de se situer du bon bord. De ne pas avoir l’air de banaliser. De relativiser. D’excuser.

Plein de gens ayant vu au bar ou à l’hôtel ou en coulisses plein de « ces choses » sans rien dire, parce qu’elles étaient faites par des vedettes, ou des gars de la gang, ou des gens qui leur rapportaient de l’argent ou de la gloire. Et qui maintenant font fuser les déclarations superbes d’indignation, des « moi aussi ! moi aussi ! » vertueux qu’on dirait sortis d’un monastère. Qui semblent prêts à enfoncer leur prochain dans le marécage des inconduites pour mieux en sortir la tête.

De ça aussi, je me méfie.