Des centaines de femmes ont utilisé les réseaux sociaux ces derniers jours pour crier leur indignation. Deux ans après le mouvement #moiaussi, elles dénoncent une kyrielle de violences sexuelles dont elles disent avoir été victimes : viol, leurre, harcèlement, attouchements, commentaires. Pour certaines, c’est une manière d’obtenir justice. Pour d’autres, il s’agit de se libérer enfin d’un lourd secret ou d’empêcher un prédateur de faire d’autres victimes. Beaucoup veulent faire changer les choses.

Gabrielle Duchaine Gabrielle Duchaine
La Presse

Mayssa Ferah Mayssa Ferah
La Presse

« J’avais peur, mais là, je n’ai plus peur. »

En 2011, Stéphanie Bénard a dénoncé sur internet une personnalité publique de 15 ans son aîné qui avait, dit-elle, entretenu une relation virtuelle durant des années avant d’avoir des relations sexuelles avec elle alors qu’elle était mineure. Elle a subi tellement d’intimidation de la part de l’homme et de ses amis qu’elle a effacé sa publication et s’est tue durant près de 10 ans. Cette semaine, elle a joint sa voix à celles de centaines de femmes qui ont pris d’assaut les réseaux sociaux pour lever le voile sur les violences sexuelles dont elles disent avoir été victimes.

« On n’est plus en 2011. Il fallait que je le fasse, dit la femme de 26 ans. J’ai été inspirée par une amie qui a parlé et je voulais donner du courage à d’autres de le faire. »

Ça m’indigne de voir à quel point il y a beaucoup de témoignages, mais en même temps, je suis fière que ces femmes s’ouvrent et de voir que les gens dénoncent une série de comportements.

Stéphanie Bénard

Les mouvements #agressionnondénoncée en 2014 et #moiaussi en 2017 ont vu des victimes de viols et d’agressions sexuelles accuser publiquement leur agresseur, souvent pour la toute première fois. Ils ont ébranlé le monde judiciaire et le milieu des arts.

La nouvelle vague qui déferle depuis le début de la semaine va plus loin. Certaines dénoncent des propos à caractère sexuel que des hommes majeurs leur ont écrits en ligne alors qu’elles étaient adolescentes. D’autres racontent le harcèlement dont elles ont été victimes dans des bars, au travail ou sur l’internet, ou la façon dont leur idole de jeunesse a usé de son pouvoir pour obtenir des faveurs sexuelles. Plusieurs étaient mineures au moment des faits.

« Il y a moins de tolérance pour des gestes qui étaient auparavant tolérés. [Les dénonciations portent] sur toutes sortes de violences sexuelles qu’on n’apprend pas à comprendre à l’école. Ça montre l’étendue du problème », note la sociologue Sandrine Ricci, chargée de cours et doctorante en sociologie et en études féministes à l’UQAM.

Plusieurs milieux sont montrés du doigt. Celui des bars et du nightlife, celui des tatoueurs et des photographes de mode, celui des blogueurs, celui des arts. Des noms sont connus du grand public, le chanteur Bernard Adamus, l’animatrice Maripier Morin, par exemple, d’autres moins. C’est toute une culture qui est remise en question. Sur Instagram, ce mouvement Me Too 2.0. a pris d’importantes proportions. On y retrouve des témoignages choquants d’agressions sexuelles qui auraient été commises par des photographes, des artistes et des musiciens montréalais.

« Ça a bouleversé les gens »

Marianne Côté a raconté son histoire sur Facebook le 4 juillet. Depuis, c’est le tsunami.

« Au moins une quinzaine de filles m’ont écrit. Des pères de famille m’ont contactée. Ça a vraiment bouleversé les gens », dit la femme de 22 ans.

Elle en avait 14 lorsqu’elle a découvert le star-système des blogueurs québécois. L’un d’eux est devenu son idole. Elle lui parlait presque chaque jour.

« Il me faisait sentir “spéciale”, il me disait souvent que j’étais “mature pour mon âge”, que j’étais belle, plus belle que toutes les filles de mon âge », a-t-elle écrit sur Facebook, extraits de conversations à l’appui.

Si elle a choisi cette tribune pour dénoncer l’homme en question, ce n’est pas par vengeance. « Je voulais faire réagir et faire réfléchir. Ça s’est passé il y a 8 ans et ça ne fait pas si longtemps que j’ai réalisé l’ampleur de ces gestes. Ça m’a pris du temps à comprendre que ce n’est pas normal qu’un homme de 30 ans parle à une fille de 14 ans de sexe et de ses relations de couple. »

Je voulais parler des dangers d’internet. Ces gars-là avaient un contact vraiment direct avec nous.

Marianne Côté

Marie-Kim Laporte a elle aussi choisi la voie des réseaux sociaux pour parler d’une situation qui lui est arrivée il y a plus de 10 ans. Elle aussi a nommé publiquement l’homme à qui elle en veut. Elle était adolescente lorsqu’elle s’est liée de ce qu’elle croyait être une amitié avec un blogueur et humoriste beaucoup plus vieux qu’elle.

Un soir, après un spectacle de son idole auquel elle avait assisté avec deux amies, il les a invitées à l’hôtel. Il était accompagné d’un ami, lui aussi très populaire auprès des jeunes. Les deux hommes se sont dénudés pour se baigner dans le spa. L’un d’eux s’est glissé sous les draps à côté de Marie-Kim. L’autre a touché les seins de son amie, l’a embrassée de force. Les adolescentes se sont réfugiées dans la salle de bains, puis ont pris la fuite.

« Longtemps, je me suis dit que c’était de ma faute. Que j’avais placé mes amies dans une mauvaise situation », raconte la femme. La dénonciation d’une amie sur Facebook a été « le petit coup de pied » qui lui a permis de se lancer.

« Je lis tous les témoignages qui sortent. Ceux des gens que je connais sont encore plus difficiles à lire. Une partie de moi se dit que si j’avais mis les points sur les i à l’époque, ça ne serait pas arrivé à d’autres. »

Elle espère que le mouvement actuel permettra de « redéfinir c’est quoi, une agression sexuelle ». « Surtout pour les jeunes », ajoute-t-elle. « J’ai grandi avec internet. Ces gars-là n’étaient plus des étrangers pour moi. C’étaient des amis, des idoles. Tout leur était permis. Je me trouvais juste chanceuse de passer du temps avec eux. »

Elle a envisagé de porter plainte à la police. « En même temps, je n’ai peut-être pas assez de preuves. Je mettrais ma santé mentale en jeu si mes démarches n’aboutissent pas. » Elle s’est donc tournée vers le web pour se faire entendre.

« Elles veulent en finir avec l’impunité »

Ce type de dénonciation publique, explique Sandrine Ricci, permet aux femmes de briser le silence et la solitude.

C’est une façon de dissiper le sentiment de honte, l’aliénation que vivent plusieurs victimes. Elles reçoivent une validation sur le caractère des gestes qu’elles ont subis et qui ne sont pas toujours bien compris.

Sandrine Ricci, sociologue

Mais une vague de dénonciations comme celle des derniers jours va plus loin, dit la sociologue. « Il y a un mandat collectif d’informer les autres cibles potentielles de ce que des individus en particulier pourraient leur faire vivre. En gros, elles veulent que ça arrête. Elles veulent en finir avec l’impunité. »

MSophie Gagnon, directrice de la clinique Juripop, est d’accord. Cette vague, dit-elle, s’explique par un ras-le-bol collectif de l’impunité et du tabou persistant autour de l’acte dénonciateur. Depuis quelques jours, le nouveau service de Juripop offrant des conseils et du soutien pour les victimes enregistre un nouveau cas toutes les 20 minutes.

« Certaines victimes ne sentent pas qu’elles ont l’espace pour dénoncer, à part sur le web », explique-t-elle. C’est pour cette raison que Daniela Neira Caicedo s’est tournée vers Twitter en février dernier pour exposer les propos violents dont elle avait fait l’objet.

Avec le recul dont elle dispose, elle comprend la flambée de dénonciations des jours derniers. « Je suis allée au poste de police peu après l’évènement parce que ma mère avait insisté, mais j’ai eu peur qu’ils [les policiers] minimisent ce que j’avais vécu. Je ne me sentais pas bien, je n’avais pas vu l’ampleur d’une poursuite et je n’étais pas prête. »

Sur les réseaux sociaux, ce sont plus de 1000 personnes qui avaient réagi à sa publication. Elle racontait avoir été menacée de viol par un homme rencontré dans le métro à qui elle avait donné son numéro de téléphone. « C’est à cause d’agaces comme toi qu’on a pas le choix de vous forcer à faire des choses […] Si je te vois encore dans le métro tu vas voir petite conne, je te la rentre dans la bouche », lui a-t-il écrit par texto.

« La présomption d’innocence risque d’être en péril »

Depuis quelques jours, on assiste à une vague de dénonciations de comportements répréhensibles, allant d’allégations d’inconduites sexuelles à des viols. Et le tout se joue par l’entremise des réseaux sociaux, porte-voix des victimes. Mais dénoncer son éventuel agresseur virtuellement comporte son lot de risques et mine la notion de présomption d’innocence, avertissent des avocats.

Il est nécessaire d’encourager les victimes d’agressions à dénoncer, affirme d’emblée MFélix-Antoine T. Doyon, avocat criminaliste. « Cette vague de dénonciations contribuera sans nul doute à l’avancement de notre société et au respect qui devrait toujours caractériser les relations humaines. Mais le réceptacle de toutes ces dénonciations ne devrait pas être les réseaux sociaux, mais le système de justice », tranche-t-il.

Quand les gens se font justice eux-mêmes sur les réseaux sociaux, il y a un risque de grave dérapage. Les dénonciations publiées sur ces plateformes mettent à mal la présomption d’innocence, essentielle à toute société civilisée, juge-t-il.

« La présomption d’innocence, la façon de se prémunir d’une erreur judiciaire risquent d’être en péril. Personne n’est à l’abri d’une fausse condamnation », avise-t-il.

Même quand les allégations sont fondées, le manque de nuance qui caractérise les réseaux sociaux demeure dangereux. L’importance d’exposer les versions des faits de l’accusé et de la victime doit demeurer. C’est d’ailleurs ce que font les journalistes, qui évitent de diffuser ou de publier un seul récit sous prétexte que les allégations sont publiques, confirme MDoyon, avocat partenaire de Juripop, qui a représenté des victimes et des accusés de crimes sexuels au cours de sa carrière.

Selon MÉloïse Gratton, avocate en matière de respect de la vie privée et de protection des renseignements personnels chez Borden Ladner Gervais LLP, il est très délicat de publier une dénonciation sur les réseaux sociaux. « Ça peut faire beaucoup de dommages sans un procès en bonne et due forme. J’ai un malaise avec ça. »

Beaucoup de particuliers ont perdu confiance dans le processus judiciaire, admet-elle.

Malheureusement, je pense que le phénomène est une réaction aux plaintes qui ont été ignorées pendant des années dans le passé.

MÉloïse Gratton, avocate en matière de respect de la vie privée et de protection des renseignements personnels chez Borden Ladner Gervais LLP

Avant de condamner les gens qui exposent un possible agresseur sur la place publique, il faut se demander comment on en est arrivé là, nuance l’avocate.

« Dans un monde idéal, on aurait un processus judiciaire très simple où les victimes se sentiraient bien soutenues par le système sans devoir publiquement dénoncer leur agresseur. »

Diffamation

Les dénonciateurs s’exposent à des poursuites en diffamation si le récit publié a été formulé dans l’intention de nuire à un individu. Au Québec, même si l’information propagée est véridique, elle peut être considérée comme diffamatoire. Ce n’est pas le cas dans d’autres provinces canadiennes, où la véracité des propos assure une immunité.

Tout dépend des circonstances, précise MRaymond Doray, du cabinet Lavery. Certaines dénonciations sont faites dans le but de protéger le public de certains individus qui pourraient répéter leurs gestes.

Définir une intention malveillante est toutefois loin d’être facile.

Si la personne n’a pas une connaissance directe des faits et n’a pas été témoin des évènements, mais formule par elle-même des allégations, elle prend des risques. « Sur Instagram, on voit beaucoup ça », constate Me Doray.

La diffamation — qui consiste à émettre des propos qui tendent à déconsidérer un individu — est traitée de la même façon sur l’internet que dans les journaux ou ailleurs. « Se plaindre à la police demeure la façon la plus sécuritaire de procéder », pense-t-il.

Deux éléments entrent en jeu : une connaissance personnelle des faits — pour les avoir vécus ou pour avoir été témoin d’actes répréhensibles — et une intention de protéger autrui, autrement dit l’intérêt public. « C’est du cas par cas, mais si elle remplit ces deux conditions, la victime peut être visée par des poursuites en diffamation, mais avoir gain de cause », explique l’avocat.

« Il faut donc s’assurer de la véracité de ce qu’on affirme et faire preuve d’un peu de réserve par rapport à cette justice populaire. »

Besoin d’aide ? Vous pouvez appeler un centre d’aide aux victimes d’actes criminels (CAVAC) au 1 866 532-2822 ou la ligne d’urgence de SOS violence conjugale au 1 800 363-9010.