Il ne suffit pas de poser son genou au sol en solidarité avec tous les George Floyd de ce monde.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Il ne suffit pas non plus de dire que le profilage racial ou le racisme au sein de la police comme ailleurs, c’est mal.

Pour lutter efficacement contre ces phénomènes, qui ne sont pas propres à la police, il faut bien cerner le problème et agir en conséquence. Apporter des solutions systémiques à des problèmes systémiques.

Depuis 30 ans, les rapports d’experts et les recommandations en ce sens s’accumulent. Mais les gestes tardent et le déni reste.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

« On aura beau faire 1000 consultations, rédiger autant de rapports et de beaux plans d’action ou même poser son genou par terre, on ne peut pas combattre efficacement un mal que l’on ne reconnaît que du bout des lèvres », écrit notre chroniqueuse.

Dans son rapport récent sur le racisme et la discrimination systémiques, l’Office de consultation publique de Montréal (OCPM) souligne que l’administration municipale est bien au fait du problème de profilage racial ou social au sein de son service de police. Bien au fait du traitement différencié auquel sont soumis certains Montréalais à cause de la couleur de leur peau ou de leur condition sociale. Bien au fait que trop de citoyens sont interpellés par la police sans motif réel ou soupçon raisonnable.

« Malgré cela, la commission ne constate pas de mesures traduisant l’urgence d’agir », lit-on dans le rapport rendu public à la mi-juin.

On sait que le profilage racial, en plus d’être injuste, est aussi particulièrement inefficace pour réduire la criminalité. On sait qu’il peut avoir des conséquences désastreuses pour ceux qui le vivent et pour la société. On sait qu’il mine le lien de confiance entre la population et les autorités, en plus de nourrir un sentiment d’exclusion qui peut avoir des effets explosifs.

On sait tout ça, mais on fait trop souvent comme si on ne savait pas ou qu’il ne s’agissait que de cas isolés. Mais lorsque la pile de cas « isolés » compilés depuis 30 ans menace de toucher le ciel, il est plus que temps d’admettre que le problème est aussi systémique que sérieux et mérite que l’on s’y penche sérieusement.

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La toute première recommandation de l’OCPM était de reconnaître publiquement et dans les plus brefs délais le caractère systémique du racisme et de la discrimination et de s’engager à les combattre. La mairesse Valérie Plante l’a fait haut et fort, comme il se doit, dès que le rapport a été rendu public. Mais du côté du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), la reconnaissance a semblé plus timide au moment même où, dans la foulée de la mort de George Floyd à Minneapolis, des manifestants antiracistes ici et ailleurs réclamaient justice. Un simple communiqué laconique a été diffusé. Dix jours plus tôt, le chef du SPVM, Sylvain Caron, s’était dit prêt à poser un genou par terre en solidarité avec les manifestants, si on le lui demandait. Mais pas à aller plus loin, visiblement.

Ça peut sembler un détail, mais ce n’en est pas un. On aura beau faire 1000 consultations, rédiger autant de rapports et de beaux plans d’action ou même poser son genou par terre, on ne peut pas combattre efficacement un mal que l’on ne reconnaît que du bout des lèvres.

J’étais donc heureuse de voir mercredi le SPVM faire un grand pas de plus vers cette reconnaissance dans la présentation de sa nouvelle politique visant à lutter contre les biais qui entraînent un nombre disproportionné d’interpellations pour certaines minorités racisées. Heureuse d’entendre le chef du SPVM dire haut et fort qu’un changement de culture important s’impose dans son organisation.

Rappelons que la mise en place de cette politique, qui interdit les contrôles de routine et oblige les policiers à justifier chaque interpellation par des faits observables, fait suite à un rapport accablant rendu public en octobre 2019 qui montrait que les Noirs, les Arabes et les autochtones sont interpellés par le SPVM de façon disproportionnée. Contrairement aux idées reçues à ce sujet, cette surreprésentation ne s’explique ni par une prétendue plus grande prédisposition au crime ou aux incivilités dans certaines communautés, ni par le comportement d’une poignée de policiers mal intentionnés (le fameux mythe de la « pomme pourrie » qu’il suffirait de retirer du panier pour que tout aille bien).

Alors quoi ? Pour régler le problème, il faut comprendre qu’il est intimement lié au fonctionnement même de l’institution policière : son mandat, les pressions politiques ou citoyennes qu’elle subit, le contexte social…

« Le racisme systémique ne signifie pas que tous les individus participant à un système soient racistes, mais que le système (social, économique, pénal, etc.) auquel ils appartiennent est constitué de telle manière qu’il produit intrinsèquement des discriminations selon les ‟races » », soulignaient les chercheurs indépendants dans leur rapport.

Il faut aussi savoir que les discriminations reposent notamment sur des biais systémiques inconscients et puissants liés à des préjugés raciaux persistants, hérités d’une longue histoire de rapports sociaux, économiques et politiques inégaux.

Cela ne veut pas dire pour autant que le SPVM peut s’en laver les mains en se disant que « bof ! personne n’est responsable ». Cela commande au contraire que la haute direction reconnaisse comme elle commence à le faire le problème dans toute sa complexité et redouble d’efforts pour l’enrayer dans le but de traiter tous les citoyens avec dignité et équité.

Qu’il y ait une politique sur les interpellations qui donne des balises aux policiers, interdise les contrôles de routine et inclue des mécanismes de supervision et de reddition de comptes, fort bien. Qu’il y ait aussi une meilleure représentation des minorités au sein de la police, y compris au sein de la haute direction, ce serait tout aussi souhaitable. Mais cela ne suffira pas en soi à enrayer le problème du profilage racial. Le fait d’avoir été soi-même victime de discrimination ne garantit rien. Des études nous disent que les biais inconscients sont si puissants que des membres d’un groupe dominé minoritaire, qui finissent par intégrer les préjugés négatifs dont ils sont la cible, ont aussi tendance à avoir des attitudes discriminatoires à l’égard de gens de leur propre groupe.

Le succès de la lutte contre le profilage racial et la discrimination systémique au sein de la police dépendra bien davantage du sérieux et de la transparence avec lesquels le SPVM abordera le changement de culture organisationnelle qu’il promet. Si les mesures proposées s’avèrent des vœux pieux qui ne font que maintenir le statu quo, il faudra rapidement réajuster le tir. Les gestes faits dans un tel cas nous en diront plus long qu’un genou posé par terre.