Oubliez la traditionnelle manchette du 24 juin sur l’appui à l’indépendance du Québec en hausse ou en baisse dans une étude d’opinion toute fraîche.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Depuis quelques années, les sondeurs ont cessé de demander régulièrement l’avis des Québécois sur la question nationale, au grand dam de Maurice Pinard, père du sondage politique dans la province.

« Ils ne posent même plus la question », a-t-il déploré en entrevue avec La Presse, plus de 60 ans après avoir fait ses premiers sondages. C’est lui qui, à l’époque, a questionné pour la première fois les Québécois sur leur adhésion au projet d’indépendance. Des études effectuées en rencontrant les Québécois en personne, en porte-à-porte ou dans des lieux.

Plus d’un demi-siècle plus tard, en ce jour de fête nationale, bien malin qui saurait donc dire avec précision quelle proportion de la population appuie le projet souverainiste, si la popularité de François Legault ou la performance de Justin Trudeau face à la COVID-19 a un impact sur l’unité nationale.

M. Pinard, professeur à la retraite de l’Université McGill âgé de 91 ans, publie ces jours-ci son « livre final » dans lequel il compare les mouvements nationalistes au Québec, en Espagne, en Belgique et en Suisse. Son ouvrage s’appuie sur des centaines de sondages effectués de ce côté-ci de l’Atlantique dans les dernières décennies : les sondeurs avaient pris l’habitude de demander chaque mois aux Québécois comment ils voteraient si un référendum avait lieu le lendemain matin.

« Une des conclusions que je tire, c’est que les mouvements nationalistes semblent en déclin partout, ou à peu près partout. Le Parti québécois et le Bloc québécois ne sont pas des exceptions », a-t-il dit, soulignant qu’il n’ignorait pas la remontée électorale d’Yves-François Blanchet l’an dernier, ni la situation en Catalogne.

Et le déclin de l’indépendantisme a eu un impact paradoxal au Québec : on ne mesure plus ce déclin de façon régulière.

« Ça n’intéresse plus personne »

Les maisons de sondage l’admettent sans problème : la longue série de données sur la question nationale qu’ils recueillaient mensuellement s’est arrêtée il y a quelques années.

Alain Giguère, de la firme CROP, n’enfile pas de gants blancs pour en expliquer la raison : « c’est parce que ça n’intéresse plus personne », a-t-il dit en entrevue téléphonique.

Il n’y a plus personne qui parle de ça : autrefois, la vie politique se divisait entre souverainistes et fédéralistes […], aujourd’hui, ce n’est plus ça du tout.

Alain Giguère, de la firme CROP

Les données de CROP sur la question étaient publiées dans La Presse et à Radio-Canada.

Même son de cloche chez Léger, le sondeur attitré des médias de Québecor. La souveraineté, « ce n’est plus dans les 10 enjeux les plus importants au Québec actuellement », a affirmé le patron de la firme, Jean-Marc Léger. Ses sondages posent parfois la question, mais plus de manière régulière. « Avant, on la posait systématiquement tous les mois, avec l’intention de vote, on posait toujours la question référendaire […] jusqu’à il y a trois ou quatre ans », a-t-il ajouté.

Comme l’indépendance ne fait plus partie du débat public, les médias ne veulent plus commander de sondage sur la question.

Mais il y a plus : les résultats demeuraient stables depuis longtemps.

« Quand on suit un indicateur d’un mois à l’autre et qu’on obtient toujours le même chiffre, on arrête. On se dit que ça ne bouge plus. » « On mesure des tendances, mais quand il n’y en a plus de tendance, il faut arrêter. On oscille entre 35 et 40 % de la population qui voudrait qu’il y ait un jour quelque chose comme un Québec indépendant. » M.  Léger estime pour sa part que ce sont entre 35 et 38 % des Québécois qui sont souverainistes.

Les chercheurs ambivalents

En plus des partis politiques – qui avancent dans le noir quant au sentiment populaire sur la question nationale –, la fin du suivi régulier a aussi des impacts sur les chercheurs qui ont succédé à Maurice Pinard et profitaient de données foisonnantes.

Claire Durand, professeure spécialiste des sondages à l’Université de Montréal, a écrit des articles scientifiques sur la base de 700 sondages qui ont interrogé les Québécois sur la question nationale au cours des dernières décennies. Cela lui a notamment permis de constater que seuls les scandales majeurs et les négociations constitutionnelles permettaient au camp indépendantiste de gagner des points.

La fin des sondages réguliers sur la souveraineté, « c’est un problème si on veut suivre une série chronologique », a-t-elle dit.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Claire Durand

Dans le monde académique, on aime bien pouvoir suivre une tendance. En même temps, nous aussi, ce qui nous intéresse, c’est ce qui change et ce qui explique le changement. S’il n’y a pas de changement, on n’a rien à expliquer, d’une certaine manière.

Claire Durand, professeure spécialiste des sondages à l’Université de Montréal

Éric Montigny, professeur à l’Université Laval, fait le constat que la décision « reflète une nouvelle réalité de la politique québécoise ». « Sonder la souveraineté devient donc moins important, car l’enjeu est moins un déterminant du vote », a-t-il indiqué dans un échange de courriels.

Il n’est pas pessimiste pour autant.

« Au niveau de la recherche, certaines données demeurent disponibles à travers des outils comme la boussole électorale [de Radio-Canada] ou les bases de données des études électorales canadiennes, a indiqué M.  Montigny. Ce qui devient intéressant pour mesurer les différences générationnelles. »

Claire Durand a ajouté que la période actuelle n’était pas le seul « trou » dans les données sur la popularité de l’indépendance. « Ça s’est déjà produit avant : à l’époque où le Parti québécois était passé au ‟beau risque » », soit l’adhésion de René Lévesque à une forme de fédéralisme renouvelé en 1984, a-t-elle dit. Pendant un bref intermède, le Parti québécois avait mis de côté son option, de sorte que les sondeurs avaient cessé de poser la question au public.