Des policiers qui auraient étudié en sociologie, qui ne répondraient plus seulement aux appels du 911, mais patrouilleraient à pied dans un quartier qui leur serait assigné et y suivraient des familles vulnérables. À l’heure où l’on réclame des changements dans les corps policiers, la révolution de la police est déjà en partie en marche. Et elle se déroule à Longueuil, menée par un policier qui sait bien ce qu’est la discrimination systémique… puisqu’il en a lui-même subi.

Katia Gagnon Katia Gagnon
La Presse

Pour en finir avec une « culture toxique »

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

De l’embauche des recrues aux évaluations annuelles, en passant par le mentorat et la formation des cadres, Fady Dagher veut faire subir une cure de modernité à son service policier.

Il ne faut que quelques mots à Fady Dagher, le chef du Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL), pour résumer ce qui est en marche depuis 2018 dans son corps policier. « C’est une révolution. »

Pour en finir avec une « culture toxique », qui a mené à des excès un peu partout dans le monde, le chef du SPAL entend prendre les grands moyens. « Tout le monde pense qu’on va [amorcer] des réformes avec ce qui s’est passé avec Georges Floyd. Mais ce changement de culture profond au sein du service, je l’ai proposé à la Ville de Longueuil en 2018 », souligne Fady Dagher, lors d’une entrevue de fond accordée à La Presse.

De l’embauche des recrues aux évaluations annuelles, en passant par le mentorat et la formation des cadres, Fady Dagher veut faire subir une cure de modernité à son service policier. Au milieu des années 90, on a eu la police de quartier de Jacques Duchesneau, le mentor de Dagher. Ce qu’il propose maintenant va beaucoup plus loin : c’est la police de concertation.

La police communautaire, c’est devenu un mot qu’on saupoudre un peu partout. Moi, je veux qu’on aille à une autre étape. Des policiers qui ne sont plus sur appel, qui patrouillent à pied dans la communauté, rencontrent les commerçants, rencontrent les familles, les groupes communautaires, au quotidien.

Fady Dagher, chef du Service de police de l’agglomération de Longueuil

« Je ne peux pas croire qu’en 2020, on est encore une police qui répond aux appels, poursuit-il. On ne peut plus être juste une police de réaction en 2020. Il faut travailler en prévention. En amont. »

D’ici 10 ans, le chef Dagher veut donc réduire de moitié le nombre de patrouilleurs qui répondent aux appels 911. En 2020, sur les 630 policiers du SPAL, environ 300 sont des patrouilleurs qui répondent aux appels d’urgence. En 2030, Fady Dagher veut faire passer à 150 le nombre de policiers qui répondront aux appels, et à 150 le nombre de policiers qui œuvreront sur le terrain, en concertation avec la population.

Comment est-ce possible ? Grâce aux efforts majeurs de prévention effectués par les policiers de concertation, le nombre d’appels au 911 va diminuer, croit-il. « Je rappelle que 70 % des appels qu’on reçoit sont de nature sociale, impliquent de la détresse humaine », souligne Fady Dagher. Les appels qui impliquent des problèmes de santé mentale ont bondi de 20 % en l’espace de quelques années. Le temps moyen passé par les policiers sur ce type d’intervention est de plus de deux heures.

La Fraternité des policiers de Longueuil a préféré ne pas commenter ce dossier pour l’instant.

Des policiers de famille

Ces policiers de concertation, qui seront à l’œuvre sur le terrain, patrouilleraient à pied ou à vélo dans un secteur donné. Toujours le même. Ils seraient en uniforme et porteraient une arme, mais leur principal boulot serait de tisser des liens avec la communauté. Les commerçants, les groupes communautaires, les écoles. Et aussi, les familles qui vivent dans ce secteur, pour lesquelles ils deviendraient, en quelque sorte, des policiers de famille.

Chaque policier aurait 10 à 20 familles dédiées. Ces familles vont avoir le cellulaire du policier et son horaire de travail. Lui, c’est leur ressource. C’est la toile d’araignée. Ils peuvent être suivis pour des enjeux de violence, de consommation de drogue ou d’exploitation sexuelle des ados. Les policiers vont rentrer dans les maisons. Quand c’est du criminel, ils s’en occupent. Quand c’est du social, ils sortent leur carnet d’adresses.

Fady Dagher, chef du Service de police de l’agglomération de Longueuil

« [Le policier] ne devient pas le travailleur social. Il devient le relais pour s’assurer que la famille est prise en charge. Je ne suis plus en train de répondre au 911, je suis en train de prévenir. »

Dans l’immédiat, des tandems semblables à ce que Montréal a créé avec ses Équipes de soutien aux urgences psychosociales (ÉSUP) verront d’ailleurs très bientôt le jour à Longueuil, indique Fady Dagher. Ces équipes, qui combinent un policier et un travailleur social, prennent en charge des interventions où l’état mental d’une personne est perturbé.

Veut-il transformer les policiers en travailleurs sociaux ? « Non, les policiers ne seront jamais des travailleurs sociaux. Mais est-ce qu’on peut s’attendre à ce qu’ils aient des compétences sociales ? Qu’ils aient une fine connaissance de ce qui se passe dans la société, dans des clientèles diverses ? »

Pour lui, la tendance américaine, amorcée notamment par la Ville de Minneapolis, d’enlever des fonds à la police pour les redistribuer à des organismes communautaires, n’est pas la voie à suivre. Il faut plutôt changer complètement le système dans lequel sont à l’œuvre les policiers.

Moi je suis très fier du travail des policiers, qui font un travail complexe. Le problème, ce ne sont pas les policiers. Le problème, c’est la culture. Nous avons la responsabilité de former, d’épauler les policiers.

Fady Dagher, chef du Service de police de l’agglomération de Longueuil

« J’ai essayé des approches à Montréal pour sensibiliser, mais ce que j’ai appris, c’est qu’il faut sélectionner ce bon profil au départ pour les recrues et s’assurer pendant toute sa ligne de vie qu’il y ait une cohérence. Là, on change le système. »

À terme, Fady Dagher estime que son service de police va coûter moins cher, parce qu’on fera bien davantage de prévention. Mais pour lancer la machine de la concertation, le chef Dagher a besoin de 1,4 million par année sur cinq ans pour embaucher de nouvelles recrues, des fonds qui devront venir de la municipalité et du gouvernement du Québec. « J’aimerais que ça devienne un projet pilote au Québec. Et qu’on lui accorde un financement pour cette réforme, qui est déjà commencée. »

Techniques policières ? Pas nécessairement

Mais attention. Pas n’importe quelles recrues. Le profil classique, cégep en techniques policières, école de police, puis embauche dans un corps policier, n’est pas son premier choix.

« Oui, il faut des compétences techniques. Il faut avoir une rigueur professionnelle quand on intervient, la méthodologie, les rapports, la prise de notes, l’observation du crime. Ça, il faut que ça reste, sinon on perd toutes nos causes à la Cour. Mais ce qui manque, c’est le background social, la compréhension de la différence. Qui s’implique dans la communauté ? Qui a travaillé en centre jeunesse ? Qui a travaillé dans un groupe communautaire ? Ça, c’est des points qu’on va donner de plus en plus à nos candidats par rapport à ceux qui ont fait l’armée ou qui ont travaillé en sécurité, par exemple. »

Il donne l’exemple d’un jeune qui a de l’expérience comme agent de sécurité, mais dans un hôpital psychiatrique. Ou d’un autre, étudiant en techniques policières, qui a travaillé pendant ses études dans un refuge pour itinérants.

Fady Dagher n’a rien contre les techniques policières, mais il veut s’ouvrir à d’autres profils de candidats. Anthropologues, sociologues, criminologues.

Ce que je vois comme pedigree, de plus en plus, c’est : deux ans de cégep en sciences humaines, une entrée à l’université en sociologie, en santé mentale, en crimino. Avec les cours qui sont crédités, on peut faire les techniques policières en six mois, en concentration. Et ensuite, l’école de police. Ça, ça amène un profil de candidat qui est différent.

Fady Dagher, chef du Service de police de l’agglomération de Longueuil

Et une fois ces candidats sélectionnés, le chef a bien l’intention de les suivre pendant tout leur parcours, afin de s’assurer qu’ils continuent d’adhérer à ces valeurs. « Le cliché, c’est le jeune qui arrive dans le véhicule et là, on a une police qui lui dit : “Viens, le jeune, on va te montrer la vraie police.” C’est très important que le coach soit exactement aligné avec notre vision, dit-il. On est en train de définir précisément le profil qu’on recherche. C’est l’une des étapes les plus cruciales. Le jeune que tu as recruté avec toutes les compétences que tu veux, il faut s’assurer que ça ne casse pas. »

Même chose pour les promotions. Ceux qui voudront monter en grade devront démontrer qu’ils veulent prendre le chemin de la concertation. La grille de sélection des cadres donne largement de place aux compétences sociales – ouverture d’esprit, adaptation, travail en équipe, intelligence interpersonnelle – plutôt qu’aux compétences de nature technique.

Des « camps de formation » de plusieurs jours pour les futurs cadres ont d’ailleurs déjà été mis en place. En proposant aux policiers divers exercices surprenants, voire déstabilisants, on décèle leur vraie personnalité, dit Fady Dagher. « On a tout de suite vu qui a les deux bras croisés et n’embarque pas. Qui a peur. Qui se lance et prend des risques. »

Celui qui s’est retrouvé à l’automne sous les feux de la rampe pour avoir lancé le projet Immersion, au cours duquel une trentaine de policiers ont été libérés pour aller à la rencontre de diverses clientèles de l’agglomération, lance donc un nouveau pavé dans la mare de sa profession.

Utopique, la police de concertation ? « Les gens me disent : “Tu rêves !” Pas du tout ! Je vous le prédis : après un an, les citoyens, ils ne pourront plus s’en passer, de leurs policiers », dit celui qui compte près de 30 ans d’expérience dans les corps policiers.

« Et s’il y a un endroit au monde où on peut réussir une police de concertation, c’est au Québec. »

Pour en savoir plus sur la police de concertation :
> Lisez un texte de Fady Dagher sur le site de l’Institut du nouveau monde

Un projet bien accueilli

La mairesse de Longueuil, Sylvie Parent, croit profondément au projet de police de concertation piloté par Fady Dagher. « On ne peut pas demander à un policier de patrouiller de la même façon qu’il y a 30 ans. La société a évolué ! », dit-elle. Pour elle, toutes les grandes villes devront se doter d’une police « à échelle humaine » afin de prévenir les dérapages comme ceux qui surviennent aux États-Unis. « Il faut changer complètement notre façon d’outiller les policiers. C’est vrai pour Longueuil, comme pour ailleurs dans le monde. »

Au cabinet de la ministre de la Sécurité publique, Genevière Guilbault, on accueille aussi favorablement le projet du chef du SPAL. « Il s’agit d’une initiative très intéressante et nous invitons d’ailleurs M. Dagher à soumettre son concept au comité de réflexion sur la réalité policière. Ils étudieront les propositions et nous formulerons des recommandations pour moderniser notre police au Québec. Les gouvernements précédents n’ont pas jugé bon de moderniser notre police au cours des 20 dernières années, mais nous, nous allons le faire. »

« Une bataille personnelle »

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Fady Dagher, chef du Service de police de l’agglomération de Longueuil

Nous sommes en 2007. Fady Dagher, alors commandant du poste de quartier de Saint-Michel au Service de police de la ville de Montréal (SPVM), se prépare à participer aux Jeux olympiques des policiers et pompiers. Les épreuves ont lieu, cette année-là, en Australie. À quelques semaines du départ, il reçoit un appel. On l’informe qu’avant de lui accorder un visa, des vérifications supplémentaires doivent être effectuées.

« On me dit : “Vous n’avez pas votre visa parce qu’on doit faire d’autres vérifications.” Et là je dis : “Comment ça, d’autres vérifications ?” On me répond qu’avec la consonance de mon nom et l’endroit où je suis né, en Côte d’Ivoire, ça buzze pour qu’on fasse d’autres vérifications. Et là, j’ai perdu les pédales au téléphone. Je leur ai dit : “Ça se peut pas, ça fait 15 ans que je suis policier, j’ai tout donné à la société et vous me traitez comme ça ? C’est vraiment venu me chercher dans mes tripes. » On lui indique que deux autres policiers doivent faire l’objet de ces « vérifications supplémentaires ». Évidemment, ils ont tous les trois des noms qui « sonnent » arabe.

Lors de cet appel, sa fille, alors âgée de 8 ans, entend la conversation de son père. « À cette époque, elle écoutait de la musique arabe, elle parlait un peu arabe, elle mangeait de la nourriture libanaise. Elle m’entend commencer à m’engueuler. Et je raccroche. Et après, je mets tout de suite ma musique arabe, la musique que j’adore. Et ma fille en arrière, tout de suite, me dit : “Arrête cette musique, je ne suis pas libanaise.” »

Depuis 2007, ma fille n’a prononcé aucun mot en arabe. Elle s’est dissociée de mes origines. Et ça m’a blessé profondément. Elle ne s’identifie plus à ses origines, par crainte d’appartenir à ce groupe qui va se faire systématiquement enquêter.

Fady Dagher, chef du Service de police de l’agglomération de Longueuil

Quatre heures avant que le vol ne décolle, on lui accorde finalement son visa, in extremis. Profondément blessé, il refuse de participer. « Les autres confrères sont allés, moi, je ne suis pas allé. No way. C’est pas vrai que je vais me laisser insulter. »

M. Dagher a accepté, à notre demande, de relater ces évènements de nature personnelle afin d’illustrer l’ampleur de la discrimination systémique à laquelle font face plusieurs communautés. L’ancien commandant du SPVM était bien sûr au fait de l’existence de pratiques contestables comme le profilage racial pour la communauté noire. Mais pour les ressortissants issus des communautés arabe ou libanaise, la discrimination et le profilage ont débuté avec les attentats du 11 septembre 2001. « On a commencé à subir du profilage systématique aux douanes. Quand j’allais en voyage dans le Sud, aux États-Unis, je me faisais enquêter. Tout le temps. »

La situation survient même, relate-t-il, lorsqu’il est en voyage professionnel. À titre de policier. « Une fois, en voyage d’affaires aux États-Unis. J’ai mon partenaire avec moi. On s’en va travailler justement pour aller voir les meilleures pratiques en matière de lutte contre le profilage racial. Au New Jersey. Je lui ai dit : “Regarde ce qui va se passer. Ils vont me mettre de côté.” Il m’a dit : “Arrête, Fady, on est des policiers !” C’est ce qu’on a dit à la douane. On est des policiers. On est en voyage d’affaires. Ils m’ont tout de suite dit : “Vous, monsieur, venez sur le côté.” Et pas mon partenaire. Pourquoi ? À cause du profilage racial. »

Le comportement des douaniers est tellement systématique à son égard qu’il monte un scénario destiné à rassurer ses enfants, encore jeunes à l’époque. « Je leur ai dit que leur père était un VIP. Tout le monde veut lui parler, tout le monde veut le rencontrer, raconte-t-il. Ma femme me disait : rase-toi, habille-toi, comportement impeccable. Quand j’arrivais dans la file, je commençais à shaker. Et je suis une police ! C’est là que j’ai décidé d’en faire une bataille personnelle. »

Quand j’ai vu que moi, policier, je pouvais me faire traiter de la sorte, je me suis dit : mon Dieu, mais qu’est-ce que c’est pour les autres ?

Fady Dagher, chef du Service de police de l’agglomération de Longueuil