Dépression, anxiété, détresse… Trop d’enfants ne vont pas bien au Québec.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Voilà le constat alarmant que fait le Conseil supérieur de l’éducation du Québec (CSE) dans un premier avis consacré au bien-être des enfants à l’école.

Bien que le rapport, fruit de deux ans d’études et de consultations, ait été fait avant la pandémie, ses conclusions n’en sont que plus pertinentes aujourd’hui.

L’avis s’intitule Le bien-être de l’enfant à l’école : faisons nos devoirs. Et on comprend en le lisant que, dans une société ayant à cœur ses enfants, ces devoirs ne sont pas facultatifs.

Avant la pandémie, les signaux d’alarme étaient déjà nombreux. Les taux d’anxiété et de dépression chez les jeunes étaient déjà très élevés. En 2019, un rapport de l’Institut national de recherche scientifique (INRS) a indiqué que plus du tiers (37,3 %) des adolescents se situaient à un niveau élevé sur l’échelle de détresse psychologique.

Le phénomène n’est pas propre au Québec, mais il demeure tout de même très préoccupant, observe la présidente du CSE, la Dre Maryse Lassonde, neuropsychologue et professeure émérite à l’Université de Montréal. Fait troublant, chez les jeunes Québécois de 17 ans et moins, il y a eu une augmentation de 58 % d'ordonnances d’antidépresseurs entre 2014 et 2019, souligne-t-elle.

PHOTO DANIEL BOURQUE, FOURNIE PAR LE CONSEIL SUPÉRIEUR DE L’ÉDUCATION

La Dre Maryse Lassonde, présidente du Conseil supérieur de l’éducation, neuropsychologue et professeure émérite à l’Université de Montréal

« Ce que les gens sur le terrain nous ont dit, c’est que ce n’est pas rare qu’un enfant au primaire prenne trois types de médicaments, antidépresseurs et antipsychotiques. On ne connaît pas les effets de ces médicaments sur le développement du cerveau. C’est préoccupant. »

Après la pandémie, on peut craindre que les sources de préoccupation soient plus nombreuses encore. Pour les enfants qui n’allaient déjà pas très bien, les problèmes risquent de s’amplifier. Quant aux autres, ils ne sont pas à l’abri pour autant, prévient la Dre Lassonde.

« Beaucoup d’enfants vivent de l’anxiété face au fait que leur routine est complètement débalancée, qu’ils ne voient plus leurs amis, que les modes d’enseignement sont différents… Ils ont perdu des contacts sociaux importants. Surtout pour les tout-petits, le fait d’être proche de l’enseignant est très important pour bâtir une relation, aimer l’école, vouloir réussir… »

En plus de voir leur vie chamboulée, certains ont eu à vivre des deuils de proches, grands-parents, parents ou autres, emportés par la COVID-19. Ils doivent composer avec la peur de la maladie.

Il faudra donc tenir compte de tout cela lors du retour à l’école.

Parmi les devoirs prescrits au gouvernement par le CSE, il y a celui de s’assurer qu’il y ait un meilleur arrimage entre le réseau de la petite enfance, celui de l’éducation et celui de la santé. Pour qu’un enfant en dépression, par exemple, ne tombe pas entre les mailles du filet. Pour qu’il puisse avoir de l’aide très rapidement, sans avoir à poireauter durant trois mois sur une liste d’attente.

Si le CSE recommande de faire nos devoirs, ce n’est pas toujours parce qu’ils n’ont pas été faits. Parfois, c’est parce que le devoir a été perdu. Le chien ne l’a pas mangé, non. Mais le monstre bureaucratique, oui, peut-être…

Une foule d’initiatives intéressantes existent pour mieux veiller au bien-être des élèves, mais trop souvent, les principaux concernés n’en sont même pas informés. « Au Conseil, on a le pouls de ce qui se passe sur le terrain. Et les gens nous disent : peut-être que ça existe et c’est formidable… Mais on n’est pas au courant ! »

Parfois, un arrimage prometteur peut avoir été créé entre le réseau de la santé et de l’éducation, mais avec les changements de structure dans le système, difficile d’y donner suite. « Trop souvent, ce genre d’initiatives gouvernementales repose en partie sur la bonne volonté d’une personne. Et si cette personne est affectée ailleurs, ça ne fonctionne plus, car ce n’est pas quelque chose qui est ancré dans le système. »

La principale recommandation du CSE concerne toutefois un devoir encore non terminé qui permettrait de mieux prévenir les problèmes d’anxiété et de dépression chez les jeunes : rendre obligatoire et systématique l’apprentissage de compétences socio-émotionnelles, à la fois pour les élèves et le personnel scolaire. Il s’agit d’une approche, utilisée au Canada anglais, aux États-Unis et ailleurs dans le monde, qui permet à l’enfant et au personnel scolaire de mieux gérer leurs émotions. L’approche a fait ses preuves, note la Dre Lassonde. « Des études longitudinales, qui ont suivi le parcours d’enfants, montrent que non seulement ils sont mieux, mais en plus, ils réussissent mieux à l’école. »

PHOTO ARCHIVES LE DROIT

En 2019, un rapport de l’Institut national de recherche scientifique a indiqué que plus du tiers (37,3 %) des adolescents se situaient à un niveau élevé sur l’échelle de détresse psychologique.

Autre recommandation très pertinente : modifier le mode de financement des services aux élèves à besoins particuliers de manière à permettre à des psychologues scolaires ainsi qu’à d’autres professionnels de passer plus de temps en classe avec les enfants et moins de temps dans un bureau à remplir des évaluations administratives. En d’autres mots, s’assurer que le bien-être de l’enfant passe avant la bureaucratie.

Ça devrait aller de soi. Mais dans les faits, un psychologue scolaire qui, pénurie oblige, se promène avec ses valises dans cinq écoles différentes pour y remplir la paperasse nécessaire permettant de justifier le financement des services offerts n’est pas aussi utile qu’il pourrait l’être. « D’une évaluation à l’autre, il n’a pas le temps finalement d’aider l’enfant et de faire un plan de gestion qui aiderait l’enseignant et l’équipe-école. »

Le rapport a été accueilli positivement par le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Jean-François Roberge. Il ne lui reste plus qu’à faire ses devoirs.