Depuis des années, il court un débat au Québec sur l’écrémage des élèves dans nos écoles, sur ses effets possiblement néfastes. Et un peu avant la COVID-19, le débat a pris de l’ampleur, avec la publication d’un rapport dévastateur pour le Québec.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Selon ce rapport, publié en octobre 2019 par le Mouvement L’école ensemble, « le Québec a le système scolaire le plus injuste au pays ».

Le rapport, qui a des apparences scientifiques, laisse entendre que l’écart de résultats entre les riches et les pauvres est le plus grand au Canada. Que notre système serait même aussi inégalitaire qu’aux États-Unis, rien de moins.

Ce rapport a été repris partout dans les médias. Le message : il faut fermer nos écoles sélectives privées ou publiques internationales, car notre système donne des résultats épouvantables.

Mais il y a un hic : les principaux constats du rapport, tirés du PISA de 2015, sont non fondés. PISA est le fameux test international soumis aux élèves de 15 ans de plus de 70 pays(1).

Pire : dans les faits, les moins nantis du Québec réussissent souvent mieux qu’ailleurs, ou aussi bien, selon deux récentes études universitaires qui reprennent PISA et d’autres tests internationaux. Que ce soit à l’âge de 10 ans, 13 ans ou 15 ans. Aujourd’hui, comme en 2010 ou en 2000. Comparativement au reste du Canada, à la France, aux pays nordiques ou aux États-Unis.

L’auteur et porte-parole du Mouvement L’école ensemble, Stéphane Vigneault, admet, après vérifications auprès d’un universitaire, que ses principales conclusions statistiques étaient erronées.

« On ne peut pas conclure qu’il y a une différence [entre les provinces] », reconnaît le diplômé en sciences politiques, qui n’a pas de formation en statistiques (voir l’encadré). Le Mouvement L’école ensemble est formé de bénévoles.

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Fouettés par l’étude et sa portée, entre autres, les professeurs Catherine Haeck, Pierre Lefebvre et Philip Merrigan, de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), ont fouillé le sujet plus à fond. Leurs conclusions sont sans équivoque : les résultats des élèves du Québec ne traduisent pas le désastre social annoncé, bien au contraire.

Une des analyses, publiée en mai 2020, mesure l’écart de résultats entre les 20 % les plus nantis et les 20 % les moins nantis dans les sept tests internationaux PISA prodigués entre 2000 et 2018(2).

En lecture, les enfants du Québec ont obtenu une note moyenne de 535, contre 529 pour ceux de l’ensemble du Canada (la moyenne de référence mondiale est 500). L’écart de résultat entre les plus et les moins nantis est de 65 points au Québec, et cet écart est stable dans le temps.

Ailleurs ? Cet écart riches-pauvres est parfois plus grand (80 à Terre-Neuve, 67 en Alberta), parfois moins grand (61 en Ontario, 60 en Colombie-Britannique), mais au bout du compte, ces différences ne sont pas statistiquement significatives, explique Catherine Haeck, titulaire d’un doctorat en économétrie appliquée et coauteure de l’étude.

Bref, en lecture, rien ne permet de conclure, du point de vue scientifique, que nos enfants pauvres sont plus défavorisés qu’ailleurs par rapport aux riches. Le constat est semblable en mathématiques.

Mais l’analyse ne s’arrête pas là. Il faut voir pourquoi l’écart semble plus grand ici. En mathématiques, nos élèves plus faibles réussissent mieux qu’ailleurs, mais nos plus forts sont tellement plus forts qu’il s’en dégage un écart plus grand. Est-ce vraiment inéquitable ?

Lors du dernier test PISA (2018), cette plus grande force de l’ensemble de la distribution au Québec s’est confirmée. Surtout, nos enfants des familles moins nanties ont obtenu de meilleurs résultats que ceux de toutes les autres provinces, que ce soit en mathématiques ou en lecture.

Et cette fois, l’écart est statistiquement significatif avec six des neuf provinces, exclusion faite de l’Alberta, de l’Ontario et de la Colombie-Britannique, qui font aussi bien que le Québec, peut-on dire.

Quant aux pays adulés pour leur égalité sociale comme la Finlande ou le Danemark, l’étude constate que le système scolaire du Québec fait aussi bien qu’eux, tant pour l’écart de résultats riches-pauvres que pour celui entre les plus doués et les moins doués. Et ne me parlez pas des États-Unis, où c’est une catastrophe.

INFOGRAPHIE LA PRESSE

Écart de performance entre les plus forts et les plus faibles

Oui, mais, direz-vous, certains affirment que l’échantillon d’élèves de PISA n’est pas représentatif pour le Québec, que les décrocheurs ne se présentent pas aux examens, entre autres.

À ce sujet, Catherine Haeck note que les décrocheurs sont généralement plus vieux que les élèves testés, qui ont 15 ans. Surtout, une grande proportion d’élèves testés au Québec est d’un niveau plus bas qu’ailleurs au Canada (3e secondaire au lieu de 4e secondaire), et donc moins avancé, ce qui devrait compenser. Cette différence est attribuable au mois d’admission à l’école (30 septembre contre 1er janvier ailleurs).

Oui, mais non, persistent certains, PISA demeure incomplet.

Pour contre-vérifier, les chercheurs Pierre Lefebvre et Philip Merrigan ont fait l’analyse de trois autres examens nationaux et internationaux, qui portaient cette fois sur des élèves de 10 et 13 ans. Encore une fois, même constat : nos enfants moins nantis ne sont pas plus défavorisés qu’ailleurs, au contraire(3), concluent-ils dans leur étude de 94 pages, publiée en mars 2020.

Ce que j’en pense ?

Nul doute qu’il faut continuer de réduire les inégalités sociales dans nos écoles. Selon les recherches, un écart moyen de 40 points dans un examen PISA équivaut à environ un an d’études (l’écart riches-pauvres au Québec tourne autour 65 points en maths et en lecture).

Et oui, les classes ordinaires sont davantage constituées de cas plus difficiles en raison de la sélection, ce qui rend la tâche des enseignants plus lourde, et c’est un problème.

Et oui, que oui, nos écoles publiques ont besoin d’amour, de financement et de leadership. On l’a bien vu avec la COVID-19, alors que nos enfants du public ont souvent été dispensés de cours, pour diverses raisons, contrairement aux enfants du privé ou de l’Ontario.

Enfin, je demeure un chaud partisan de la mixité sociale dans nos écoles, d’une manière ou d’une autre, étant issu du public, comme mes enfants d’ailleurs. Je crois encore à l’influence des plus allumés sur la dynamique d’une école — qu’on doit stimuler toutefois — et aux bienfaits du mélange des classes sociales.

Mais il faut se rendre à l’évidence : rien ne permet d’affirmer que les pauvres du Québec ou encore les moins doués ont, tout compte fait, de pires résultats qu’ailleurs, bien au contraire.

Affirmer une telle chose est faux et nuit au débat.

1. PISA est l’acronyme pour Programme international pour le suivi des acquis.

2. L’indicateur le plus stable dans le temps pour mesurer le statut socio-économique des élèves au test PISA est leur réponse à la question sur l’occupation professionnelle de leurs parents, ce que les chercheurs ont utilisé. L’analyse avec l’indice socio-économique PISA a donné des résultats qui vont dans le même sens.

3. Pour les élèves de 2e secondaire (13 ans), les écarts de résultats au Québec entre les faibles et les forts sont moins grands que dans le reste du Canada, bien que souvent non significatifs, selon les tests PPCE de 2007, 2010, 2013 et 2016. La conclusion est la même peu importe le niveau d’éducation de la mère (secondaire, cégep, université) et peu importe la matière (lecture, maths, sciences). Un autre test international (TEIMS) constate que les écarts sont moins grands au Québec qu’en Ontario, tant en 4année du primaire qu’en 2e secondaire pour chacune des années analysées (2003, 2007, 2011 et 2015).

Objectif louable, étude bancale

Le Mouvement L’école ensemble a été lancé en 2017 quand des parents de Gatineau, notamment Stéphane Vigneault, se sont insurgés contre les tests de sélection pour l’école primaire d’éducation internationale.

« Après la garderie, nous voulions garder l’école de quartier unie. Je ne blâme pas les parents qui veulent le mieux pour leurs enfants. Et j’aurai les mêmes dilemmes pour le secondaire avec ma fille. Mais nous sommes dans un cercle vicieux de ségrégation », explique le porte-parole du Mouvement, qui est formé de bénévoles et qui n’est pas lié à des syndicats ou à des partis politiques, dit-il.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Stéphane Vigneault, fondateur du Mouvement L’école ensemble

Le Mouvement a fait fureur à la sortie de son étude L’injuste système d’éducation québécois, en octobre 2019, qui dresse un portrait à faire dresser les cheveux sur la tête.

Le rapport affirme que l’écart de performance entre les riches et les pauvres est le plus grand au Canada et que 11,2 % de cet écart s’explique par des facteurs socio-économiques, plus que partout ailleurs au Canada. Le Québec serait semblable aux États-Unis, à cet égard.

Le problème : « On ne peut pas faire une telle affirmation à partir de ces chiffres, puisque les écarts de résultats entre les provinces et ceux des facteurs socio-économiques qui l’expliqueraient sont trop petits pour être statistiquement significatifs, compte tenu de la taille de l’échantillon », explique essentiellement la professeure Catherine Haeck, de l’UQAM, qui a un doctorat en économétrie appliquée (analyse des liens statistiques).

Dans le plus récent PISA (2018), on constate que parmi les moins nantis, le Québec vient au 5e rang en lecture sur les 10 provinces, et pour les plus nantis, le Québec est au 3e rang. Dans le tableau, le Québec est même devant les exemplaires Danemark et Finlande pour ses mérites socio-économiques.

La différence entre les résultats des riches et des pauvres entre les provinces et les pays nordiques, encore une fois, est trop petite pour être statistiquement significative.

En revanche, les États-Unis, la France et l’Allemagne sont très loin derrière et, cette fois, l’écart riches-pauvres dans les résultats et les différences socio-économiques avec le Québec sont si grands qu’ils sont significatifs, selon Mme Haeck. Le constat est semblable avec le PISA de 2012, en mathématiques.

Bref, le Québec est nettement plus égalitaire que ces pays et l’est autant que les pays nordiques ou que le reste du Canada, essentiellement.

Enfin, en utilisant la grille d’analyse du Mouvement, le Québec devrait envier la République dominicaine, le Monténégro et le Maroc, apparemment moins inégalitaires. Cet angle d’analyse est un non-sens : ces pays présentent des écarts de résultats moins grands entre les plus et les moins nantis parce que les élèves de toutes les classes sociales sont nettement plus faibles.

Confronté à ces éléments, l’auteur de l’étude, Stéphane Vigneault, a vérifié la validité de ses constats auprès d’un professeur universitaire en psychoéducation. Et concernant les écarts de résultats riches-pauvres entre les provinces, qui sont au cœur de l’étude, il constate qu’effectivement, « on ne peut pas conclure qu’il y a une différence », m’écrit-il.