Presque un an après la révélation époustouflante de la pire fuite de renseignements personnels jamais perpétrée au Québec, celle de millions de membres des caisses Desjardins, qu’est-ce qu’on apprend ?

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Que Desjardins n’offre pas une pleine collaboration aux enquêteurs qui pilotent l’enquête policière !

Ce sont des sources à la Sûreté du Québec et à la police de Laval qui ont fait ces confidences à la journaliste Marie-Laurence Delainey, de l’émission de Paul Arcand au 98,5 FM (1) : Desjardins « met des bâtons dans les roues des enquêteurs », a résumé la journaliste Delainey, mardi matin.

> Écoutez l'émission de Paul Arcand au 98,5 FM

Obtenir la chronologie des évènements, savoir quand Desjardins a eu ses premiers soupçons ? Compliqué.

Parler à des employés ? Compliqué, aussi : les employés refusent de répondre à toutes les questions des policiers, de leur fournir tous les documents pertinents, sur les conseils des avocats de Desjardins.

Les policiers ont confié à la journaliste Delainey que, selon leur perception, Desjardins cherchait davantage à protéger son image qu’à aider l’enquête sur la plus vaste fuite de renseignements personnels de l’histoire du Québec à progresser.

Desjardins se défend en disant collaborer à l’enquête. C’est noté.

Mais pourquoi alors des policiers ont-ils pris la décision exceptionnelle de confier à un média leurs frustrations à propos de la qualité de la collaboration de Desjardins ?

Mon collègue de La Presse Vincent Larouche a obtenu des informations qui confirment ce qui a été révélé par le 98,5 FM (voir le texte dans l’onglet suivant). Il a recueilli une observation d’une source policière, à propos de Desjardins, qui répond à la question que je pose plus haut : « Ils n’ont rien à gagner avec un procès criminel, ça ne leur donnerait rien qu’on discute de leurs façons de faire devant la cour. »

Si des gens sont accusés dans cette affaire, l’intérêt public sera bien évidemment servi. S’ils sont reconnus coupables, même chose.

Mais l’intérêt public n’est pas celui de Desjardins, ici. Quand on y pense, Desjardins n’a absolument aucun intérêt à ce qu’il y ait un procès.

Dans un procès, on pourrait en apprendre sur les systèmes de sécurité informatique de Desjardins. Étaient-ils à jour ? Étaient-ils parmi les meilleurs de l’industrie ?

Dans un procès, des employés pourraient témoigner des procédures de sécurité. On pourrait en apprendre sur la journalisation des serveurs qui ont été piratés : est-ce qu’il y avait moyen de savoir qui accédait à quoi, quand ?

Dans un procès, on pourrait apprendre si une alerte rouge a sonné quelque part chez Desjardins quand un employé a copié des millions de dossiers personnels.

Dans un procès, on pourrait apprendre ce que Desjardins a fait quand l’intrusion a été découverte.

Dans un procès, on pourrait apprendre comment, exactement, Desjardins a agi avec Sébastien Boulanger Dorval, l’employé soupçonné d’être à l’origine de la fuite. Qui a dit quoi, à quel moment ?

Dans un procès, on pourrait faire témoigner deux vice-présidents congédiés six mois après la fuite, dont le VP responsable des technologies de l’information.

Bref, avec des accusations, avec un procès, l’intérêt public pourrait être servi. Mais l’intérêt de Desjardins pourrait être desservi.

Dans un procès, les failles internes de Desjardins qui ont permis que les données de millions de Québécois soient vendues à des peddlers de toutes sortes pourraient être exposées.

De là à penser que les avocasseries de Desjardins, avocasseries dénoncées par la police, pourraient s’expliquer par un désir de protéger l’image de Desjardins…

Il n’y a qu’un pas.

Il n’est pas nécessaire d’être parano pour faire ce pas.