Quand je suis arrivée en Italie il y a 10 jours — croyez-moi, je compte les jours —, il n’y avait absolument aucun gel désinfectant à vendre dans les pharmacies ou ailleurs, si bien que lorsque je suis tombée sur une distributrice, dans un train, je m’en suis fait une petite réserve, dans un contenant que j’avais dans ma valise.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Je ne pensais jamais que je m’accrocherais encore à ce petit pot une fois rendue à Montréal, avec mes autres bouteilles de Purell à moitié vides, trouvées dans mes fonds de tiroir.

Parce que du gel, il n’y en a plus à vendre.

J’ai appelé cinq pharmacies lundi — je suis encore en quatorzaine, scotchée chez moi, donc pas trop de reportages sur le terrain — pour savoir s’il était possible d’en trouver, mais on m’a dit que non.

Plus de masques, plus de gel, plus de lingettes désinfectantes, plus d’alcool à friction chez certaines.

Devrait-on demander au gouvernement de devenir producteur de gel désinfectant ? Comme c’est le cas dans l’État de New York, où le gouverneur Andrew Cuomo a annoncé lundi que l’État produirait son propre désinfectant. Comment ? En faisant appel à Corcraft, l’entreprise émanant des services correctionnels, donc qui fait travailler les prisonniers.

Cuomo prévoit ainsi pouvoir fournir 100 000 gallons de désinfectant par semaine aux écoles, services de transports publics, dans les hôpitaux et bureaux gouvernementaux, notamment.

Il faut dire que l’approvisionnement est un réel problème. En France, on a même passé un décret pour encadrer les prix afin d’empêcher la surenchère malgré les pénuries. 

Et au Québec ?

Au Québec, on manque de gel. Mais on ne manque pas de savoir-faire écolo dans la désinfection. 

Il y a effectivement à Sherbrooke une entreprise appelée Laboratoire M2, qui a élaboré un produit appelé Thymox, un désinfectant naturel à base d’une molécule trouvée dans l’huile essentielle de thym, dont le carnet de commandes est en train d’exploser.

PHOTO PAUL CHIASSON, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

« Devrait-on demander au gouvernement de devenir producteur de gel désinfectant ? Comme c’est le cas dans l’État de New York, où le gouverneur Andrew Cuomo a annoncé lundi que l’État produirait son propre désinfectant », se demande Marie-Claude Lortie.

Thymox n’est pas un gel désinfectant que les humains peuvent utiliser pour se prémunir contre le virus. Mais c’est un concentré extrême utilisé par des entreprises, aux États-Unis, en Chine et ailleurs, pour produire des produits désinfectants de nettoyage utilisés dans l’industrie ou l’agriculture, sous la marque américaine Bioesque Solutions, par exemple, ou encore SmellGreen à Hong Kong.

Et le Thymox tue le coronavirus.

Donc, depuis quelques jours, les demandes arrivent à la pelletée. « On a eu une réquisition pour l’équivalent de 3,9 millions de bouteilles de désinfectant domestique de 750 ml, affirme Serge Auray, président fondateur de l’entreprise. On livre en barils. »

Le produit, ajoute-t-il, tue non seulement le coronavirus, mais aussi la grippe A et le VIH.

L’entreprise a 41 brevets dans le monde.

Mais elle n’en a pas ici pour fabriquer du gel désinfectant au thym.

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Laboratoire M2 a été fondé en 2001 à Sherbrooke par Serge Auray, un ancien « concierge industriel » qui avait une entreprise spécialisée dans le nettoyage dans le milieu pharmaceutique. Pour lancer le concept, il a été aidé par Sylvain Quessy, vétérinaire et chercheur en microbiologie.

L’idée de faire un désinfectant agricole naturel est arrivée en pleine crise de la fièvre aphteuse, qui a nécessité qu’on abatte plus de 10 millions d’animaux frappés par la maladie en Europe, surtout au Royaume-Uni. M. Auray ne pouvait pas croire qu’il n’y avait pas moyen de prévenir la contagion et la traçabilité dans le milieu agricole et s’est mis en tête de trouver une solution.

Au départ, le Thymox était destiné aux porcheries et à l’agriculture, pour les animaux. Mais la molécule peut agir sur n’importe quelle surface. 

Aujourd’hui, M. Auray croit que son entreprise est « au bon moment, à la bonne place ».

Il reçoit des courriels de Hong Kong jusqu’au Nigeria. « L’Iran nous a demandé en urgence de soumissionner. » 

Pour le moment, la quantité de produit commandé s’est multipliée par 17. « En janvier, on nous a commandé 18 barils et là, c’est 312 ! » Et ce n’est que le début, croit M. Auray, qui prévoit mettre un deuxième quart de travail en place sous peu. Actuellement, l’usine de fabrication de Sherbrooke fonctionne seulement de jour et compte 43 employés, dont plusieurs diplômés de deuxième cycle et un de troisième cycle en biochimie et en microbiologie. 

Et d’où vient le thym ? L’essence est commandée en Inde et en Espagne. Et il lui faut deux mois pour se rendre au Québec, donc l’entreprise est en plein exercice de prévision de la demande à venir.

Sera-t-elle prête si la demande augmente encore plus ?

Oui, « mais on joue serré », répond l’homme d’affaires.

Et pourquoi ne pas travailler avec du thym du Québec ?

Pas possible de trouver une façon de fabriquer l’essence à un prix qui soit concurrentiel. Il y a une « prime » de 15 % sur le prix acceptable quand on vend un produit naturel, explique Auray. Mais on ne peut pas vraiment aller au-delà de ça. 

Donc l’entreprise travaille avec du thym étranger et sa molécule naturelle d’une efficacité redoutable. 

Pense-t-il qu’un jour, on en utilisera au quotidien ?

L’avenir le dira, mais pour le moment, quand Serge Auray est invité chez des amis, il n’apporte plus de bouteille de vin. Il apporte son produit. Ses amis le lui demandent. 

« L’autre soir, je suis arrivé avec mon 4 gallons », dit-il en riant. 

« Et tout le monde était bien content. »