(Saint-Flavien) Quand Anaïs Renaud, 11 ans, a été tuée par une automobiliste imprudente alors qu’elle se rendait à l’école, ses parents étaient persuadés qu’un trottoir serait installé rapidement à Saint-Flavien. C’était l’accident de trop.

Gabriel Béland Gabriel Béland
La Presse

Mais deux ans plus tard, le petit village de Lotbinière n’a toujours pas de trottoir dans sa rue Principale. Les piétons doivent toujours emprunter un accotement mangé par la neige et la glace. Le même accotement où Anaïs Renaud a été happée mortellement le 1er mars 2018.

« On comprend qu’il y a des délais. Mais là, ma patience a des limites. Je n’en peux plus », lâche en entrevue la mère d’Anaïs, Jacinthe Latulippe.

Dans un rapport fouillé dévoilé cette semaine, la coroner Géhane Kamel donne raison aux parents d’Anaïs. La rue Principale de Saint-Flavien a besoin d’un trottoir. Les travaux devraient même commencer l’été prochain, suggère la coroner.

Quand elle a reçu le rapport, Jacinthe Latulippe en a imprimé une copie. Elle est allée planter le rapport sur le bord de la route 271, à l’endroit même où sa fille est morte, à côté d’une petite croix mauve. « Je veux que les gens le voient », explique-t-elle.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, COLLABORATION SPÉCIALE

Une croix marque l’endroit où la petite Anaïs Renaud a été happée mortellement le 1er mars 2018, sur l’accotement de la rue Principale, à Saint-Flavien.

Saint-Flavien fait partie de ces villages qui n’ont pas de trottoir dans leur rue Principale. L’ancien trottoir, très endommagé, a été démantelé en 2002 pour faire place à un plus large accotement. C’est pourtant dans cette artère que se trouvent les commerces et l’école.

Anaïs et les autres enfants du coin avaient l’habitude de marcher sur l’accotement pour se rendre à l’école. La maison des Renaud se trouve dans la rue Principale, tout comme l’école. Leurs six enfants et ceux de deux autres familles se rassemblaient pour faire la marche matin et soir.

Mais ce matin du 1er mars, une conductrice a empiété sur l’accotement pour une raison qui n’a toujours pas été éclaircie. Le rétroviseur côté passager a heurté la tête d’Anaïs. Elle est morte à l’hôpital le soir même. Aucune accusation criminelle n’a été déposée contre la conductrice.

C’est une grosse perte, Anaïs. Ç’a changé la famille. Et tout ce qui a suivi ça, pour avoir des aménagements, je trouve ça lourd, difficile. C’est comme un conflit.

Étienne Renaud, père d’Anaïs

Des pancartes et une pétition

Jacinthe Latulippe pensait que la mort d’une petite fille de 11 ans allait suffire à mettre en branle la municipalité, le ministère des Transports (MTQ), tous les élus, et qu’un trottoir serait construit. « Mais les mois ont passé. Il ne s’est rien passé, raconte la mère. Il n’y a pas de changement. »

Elle venait à peine d’enterrer sa fille qu’elle a dû lancer une campagne de sensibilisation. Elle a planté des pancartes sur le bord de la route, remis une pétition de 400 signatures, organisé une marche au village…

Le maire de Saint-Flavien assure en entrevue qu’il n’est pas contre un trottoir. Mais il explique que c’est compliqué. La route 271, comme les autres routes à numéro, relève du MTQ, mais le trottoir est une responsabilité municipale. Il y a des coûts importants impliqués.

Mais Normand Côté précise que le trottoir n’a pas été construit surtout parce qu’il attendait le rapport de la coroner.

C’est clair qu’on est deux ans plus tard. On aurait aimé avoir le rapport plus vite. On l’attendait pour cibler nos actions.

Normand Côté, maire de Saint-Flavien

M. Côté jure que lundi prochain, lors de la réunion du conseil municipal, le rapport sera remis aux conseillers et que le projet de trottoir sera mis en branle.

Normand Côté rappelle que des mesures ont été prises depuis la mort d’Anaïs, comme l’installation de panneaux qui indiquent la vitesse des voitures à l’entrée et à la sortie du village. La vitesse maximale a aussi été diminuée de 50 à 30 km/h aux alentours de l’école durant les heures scolaires.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, COLLABORATION SPÉCIALE

Vue de la rue Principale, à Saint-Flavien. Des panneaux indiquent la vitesse des voitures à l’entrée et à la sortie du village.

Mais l’organisme Piétons Québec invite Saint-Flavien et le MTQ à agir rapidement pour construire un trottoir. « C’est tout de même une route qui relève du ministère des Transports et il devrait s’assurer de la sécurité des gens qui circulent dessus », affirme la porte-parole de Piétons Québec, Jeanne Robin.

Il y a des enfants qui marchent, il n’y a pas de trottoir, ce n’est pas normal. On s’est habitués à ça depuis trop longtemps, surtout en milieu rural. Il faut redonner aux piétons la place qui leur revient.

Jeanne Robin, porte-parole de Piétons Québec

Un anniversaire douloureux

Les parents d’Anaïs Renaud croiront à l’arrivée d’un trottoir le jour où ils le verront. Ils ont encore des doutes sur la volonté des élus municipaux.

« On n’avait pas besoin d’attendre le rapport du coroner. La municipalité avait tout le pouvoir pour dire : “Cet accident est arrivé, vite, enclenchons le processus” », déplore Jacinthe Latulippe.

La mère d’Anaïs explique s’être installée au milieu du village justement pour pouvoir marcher et ne pas être entièrement dépendante de l’automobile.

Mais arrivée en 2003, elle a vite déchanté. « L’accotement est souvent plein de flaques d’eau. Des gens se stationnent. Avec six enfants, j’en ai poussé, des poussettes. T’arrives avec ta poussette et une auto s’est stationnée sur l’accotement pour prendre le courrier, ou c’est le gars qui fait le gazon l’été… »

Le hasard a fait que le Bureau du coroner a dévoilé son rapport presque deux ans jour pour jour après la mort d’Anaïs.

« Les dates anniversaires, c’est toujours difficile », explique Mme Latulippe, avant de faire une pause.

« Ça nous rappelle qu’on s’éloigne de notre fille. Viendra un jour où elle aura été plus longtemps partie de notre vie qu’elle aura été présente. »