S’ils ont certes plusieurs travers, les médias de masse ont bien peu d’influence sur la radicalisation d’extrémistes violents, qui s’abreuvent beaucoup plus à l’actualité brute, aux réseaux sociaux et aux brûlots idéologiques.

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

C’est ce qui ressort de l’étude Peur de quoi ? L’extrémisme violent au Québec, dont la chercheuse principale est Solange Lefebvre, titulaire de la Chaire en gestion de la diversité culturelle et religieuse de l’Université de Montréal.

Mme Lefebvre et ses coauteurs ont tenté de cerner ce qui alimente aussi bien les préjugés les plus communs que la haine des plus radicaux.

Pour ce faire, les chercheurs ont fait sonder près de 2000 Québécois, réalisé des entrevues avec quelque 70 personnes extrémistes et analysé plus de 1,3 million de textes (tirés de médias traditionnels ou de réseaux sociaux).

Les médias de masse ont un effet très modeste sur l’extrémisme violent, mais les [réseaux] sociaux peuvent être un vecteur important.

Extrait de l’étude de Solange Lefebvre

Les médias traditionnels deviennent surtout témoins, eux, du « [clivage] des opinions dans les commentaires parfois virulents de leur public ».

Sur certains sujets, les médias en viennent même à tuer dans l’œuf les débats qui déraperont inévitablement, comme l’indique le patron d’un média interrogé. « Tout ce qui touche maintenant la tuerie à la mosquée de Québec ou tout ce qui touche un peu l’islamophobie, je ne mets plus rien sur Facebook… parce qu’on perd totalement le contrôle. »

Pour ce qui est des vrais radicaux, les auteurs de l’étude concluent que ceux d’extrême droite, de même que ceux issus de l’islam radical, tendent à consommer les réseaux sociaux « sans mesure » et « sans nuances ». L’extrême gauche, elle, se réfère particulièrement « à des écrits imprimés sur l’idéologie ».

Craintes changeantes

Par ailleurs, les craintes et les préjugés des Québécois sondés aux fins de cette étude varient dans le temps. Ainsi, si l’extrémisme islamiste arrive au sommet de la liste tout au long de la période étudiée, cette inquiétude est moins prononcée en 2019 qu’en 2017, la peur des groupes anti-immigrants et des extrémistes environnementaux ayant au contraire progressé.

Alain Saulnier, qui a été directeur de l’information à Radio-Canada et qui a agi comme conseiller pour cette étude, croit que c’est bien là le signe que c’est l’actualité, plus que son traitement, qui a un réel effet. « Quand Donald Trump s’attaque aux immigrants, ça libère la parole », relève-t-il.

Les craintes de la population en général ne sont pas les mêmes, illustre-t-il, quand on se retrouve dans le contexte de l’attentat à la mosquée de Québec (survenue au début de l’étude), dans une période où des étudiants d’ici sont nombreux à partir combattre aux côtés de l’État islamique ou quand une tuerie survient à Toronto et que l’on comprend que son auteur visait des femmes.

Pour ce qui est des vrais radicaux, M. Saulnier constate lui-même qu’ils ne sont pas du genre à se nourrir des quotidiens du matin « ni même à un compte Facebook anodin. Ces gens-là se trouvent bien plus dans le “dark web” ».

Préjugés à corriger

Il n’en reste pas moins que les médias doivent s’améliorer pour combattre les préjugés plutôt que les alimenter.

Selon l’étude, encore aujourd’hui, la manière dont les Québécois interprètent un acte extrémiste violent « varie notamment en fonction de l’identité du suspect ».

Lorsqu’un suspect porte un prénom francophone comme Alexis, les Québécois ont plus souvent tendance à lier le geste violent qu’il a commis à un problème de santé mentale et à croire qu’il a agi seul. Si le suspect a un nom arabe, les Québécois, à l’instar des médias, concluront plus facilement à un acte terroriste.