« La meilleure arme, c’est s’asseoir et parler. »

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Ces mots de Nelson Mandela me sont venus en tête en lisant le fascinant reportage de ma collègue Caroline Touzin sur l’audacieux projet Immersion mis en place au Service de police de l’agglomération de Longueuil par son chef Fady Dagher.

Pendant cinq semaines, 30 policiers volontaires, privés de leur arme et de leur uniforme, ont été retirés de la patrouille pour plonger dans des réalités complexes, déstabilisantes et souvent confrontantes du milieu dans lequel ils sont appelés à intervenir. Des personnes sans abri. Des gens aux prises avec des problèmes de santé mentale. Des personnes trans. Des réfugiés. Des citoyens musulmans qui fréquentent la mosquée.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Fady Dagher, chef du Service de police de l'agglomération de Longueuil

C’est tout à l’honneur du chef Dagher d’avoir mis en place ce projet innovateur. C’est tout à l’honneur aussi des 30 policiers volontaires qui ont osé relever le défi.

Des commentateurs du Journal de Montréal y ont vu un programme « d’endoctrinement » pour les policiers. Comme si le seul fait de prendre connaissance des différentes réalités qui nous entourent ou de dialoguer avec des gens aux idées discutables et même condamnables (on pense notamment aux propos sexistes et homophobes de l’imam rencontré par les policiers dans le cadre du projet Immersion) équivalait à s’abreuver de leur parole ou à y adhérer.

C’est bien mal comprendre l’origine et le but de ce projet, soigneusement réfléchi. C’est bien mal saisir aussi tout le sérieux de la démarche entreprise par le chef de police Fady Dagher pour mettre en place ce programme de formation continue innovateur qui gagnerait à être repris et adapté par les autres corps de police.

Pour Fady Dagher, les réactions parfois virulentes suscitées par son initiative illustrent d’une certaine façon sa pertinence. 

Ça démontre à quel point on a besoin de se parler, de se rapprocher. Il y a tellement de solitude de part et d’autre. Si on reste comme ça, on reste dans l’ignorance, dans l’indifférence, et ça fait en sorte que l’on ne se parlera jamais.

Fady Dagher, chef du Service de police de l’agglomération de Longueuil

Avec le programme Immersion, le chef de police veut créer des passerelles avec toutes les communautés que son service de police dessert. Que l’on parle d’une personne marginalisée, aux prises avec des troubles de santé mentale ou d’un citoyen d’une minorité, il faut que le policier puisse voir l’humain en chaque citoyen et que chaque citoyen puisse voir l’humain derrière chaque policier. C’est d’ailleurs ce qu’a dit Dan Bigras aux policiers participant au projet : n’oubliez pas que les jeunes de la rue, « même quand ils vous envoient chier », ce sont des humains.

Ce travail de dialogue et d’humanisation ne peut pas se faire dans l’urgence. Il doit se faire en amont, sur le terrain. Car si l’unique occasion de se parler survient après un appel au 9-1-1, c’est évidemment trop tard. « Lors d’une intervention, ça va tellement vite. Ce n’est pas le temps de bâtir des ponts », observe Fady Dagher, que j’ai rencontré dans son bureau de Longueuil, la semaine dernière.

Bien que la criminalité ne cesse de baisser, bien des gens ont la fausse impression de vivre dans une société dangereuse qui justifierait davantage de répression. Fort de 30 ans d’expérience dans la police, le chef Dagher croit au contraire qu’il est temps de passer d’une culture policière de « combattant du crime » à une culture de « police de concertation ». C’est-à-dire ? Une approche principalement axée sur la prévention et le dialogue avec les citoyens qui fait contrepoids au vent de droite poussant à la militarisation des corps policiers à travers le monde. « Cette tendance m’inquiète énormément parce qu’il n’y a rien dans la communauté au quotidien qui justifie une telle militarisation. »

Mais un chef de police de gauche, n’est-ce pas antinomique ? Le chef de police, qui a commencé sa carrière comme agent d’infiltration, a déjà été le patron des policiers antiémeute au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) et a eu à gérer des affrontements entre gangs de rue à Montréal, me répond qu’il y a des cas où la répression est bien sûr nécessaire. « Il y a des moments où, franchement, il y a zéro dialogue à créer. Ce sont des moments d’intervention. Je sais exactement où intervenir de manière musclée, où, quand et comment. Mais force est d’admettre en 2020 que l’intervention musclée pure est rarement nécessaire. »

Plus de 70 % des appels que reçoit la police de Longueuil ne sont aucunement liés à un acte criminel. Ce sont des appels qui ne nécessitent pas de brandir son arme, mais plutôt une fine connaissance du milieu. Des situations où, pour agir de façon efficace, la police a intérêt à être au courant de tout malaise que vit ou est susceptible de vivre une communauté. Des situations de détresse humaine ou d’appels à l’aide où la meilleure arme, que ce soit pour calmer le jeu ou diriger la personne vers les bonnes ressources, est s’asseoir et parler, pour revenir aux mots de Mandela.

« Je le dis sans hésitation : dans 80 % des cas, l’arme, c’est la bouche », souligne le chef de police.

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Ce n’est sans doute pas juste un hasard si ce projet nécessaire est l’œuvre du premier chef de police issu d’une minorité dite « visible » au Québec.

D’origine libanaise, Fady Dagher a grandi en Côte d’Ivoire. Il a posé sa valise au Québec à 17 ans pour y poursuivre ses études. Il a alors eu un coup de foudre pour Montréal et a décidé de s’y installer.

Pour lui, le profilage n’est pas juste un concept abstrait auquel on sensibilise les policiers, mais une réalité à laquelle il a lui-même déjà goûté. « Après les attentats du 11 septembre 2001, quand je passais les frontières américaines, je recevais systématiquement un traitement différentiel. Parfois, j’allais en mission aux États-Unis pour évaluer un programme. Dès qu’on voyait que j’étais d’origine libanaise, malgré mon passeport canadien, on me posait des questions, on me mettait à côté, on me fouillait, on faisait d’autres vérifications. Au point où je disais à mes enfants : papa est un VIP ! Avant chaque passage prévu à la douane, mon épouse me disait : ‟Rase-toi bien. Comporte-toi bien !” »

« Papa ! Papa ! Est-ce que tu vas être important aujourd’hui ? lui demandaient ses enfants lorsqu’ils voyageaient avec lui.

— Probablement que je vais être important ! »

Devant ses enfants, il tentait de faire comme si de rien n’était. « Mais ça me stressait énormément. J’adaptais mon comportement pour ‟fitter” à la douane. C’était un stress fou. Pourtant, j’étais policier. »

Cette expérience a forcément teinté sa sensibilité aux enjeux de profilage. « Ayant été victime moi-même, c’est sûr que j’en ai fait un cheval de bataille. » Au SPVM, Fady Dagher s’est fait connaître pour sa lutte contre le profilage racial et social et son approche avant-gardiste du travail policier. 

Je voulais faire en sorte de changer les choses. C’était ma mission. Et ce l’est encore.

Fady Dagher

Lorsqu’il a été nommé commandant au poste de quartier de Saint-Michel, Fady Dagher se rappelle avoir été témoin d’une manifestation devant le poste de police pour dénoncer le profilage racial visant particulièrement des citoyens d’origine haïtienne. Il a travaillé fort pour faire changer les choses et créer des relations plus harmonieuses. Cinq ans plus tard, lors du tremblement de terre du 12 janvier 2010 en Haïti, il a été ému aux larmes lorsqu’un de ses policiers parmi les plus bougonneux a spontanément mis le drapeau de la police en berne devant le poste de quartier et a hissé le drapeau d’Haïti. C’était un symbole fort du chemin parcouru en cinq ans. « Pour moi, ç’a été un des plus grands moments de fierté. »

Au départ, son inquiétude concernait particulièrement le profilage racial. Mais au fil du temps, il a compris que le problème était beaucoup plus vaste. Il fallait aussi trouver des façons de lutter contre le profilage social et améliorer les relations entre les policiers et les populations marginalisées, que l’on parle des personnes en situation d’itinérance ou des jeunes de la rue, par exemple. « Je vois sur le terrain qu’il y a un travail énorme à faire. Le programme Immersion me confirme qu’il y a plusieurs passerelles à créer et que c’est la voie à suivre. »

Grand fan de l’écrivain humaniste franco-libanais Amin Maalouf, qu’il a tenu à aller rencontrer lors de son passage à Montréal en juin dernier, Fady Dagher cite ses mots pour me dire à quel point il est fier du travail accompli par ses policiers qui ont participé au projet Immersion et ont incité leurs collègues à le faire. « Amin Maalouf dit : ‟Je ne suis pas de ceux qui observent l’obscurité. Je suis de ceux qui allument des bougies.” Moi, mes policiers, ils sont en train d’allumer des bougies. »