La communauté irano-québécoise est en deuil. Et elle a soif de justice. Les révélations entourant l’écrasement de l’avion d’Ukraine International Airlines mercredi dernier ont secoué la diaspora iranienne, dont de nombreux membres font partie des victimes.

Mayssa Ferah
Mayssa Ferah La Presse
Raphael Pirro
Raphael Pirro La Presse

Une soirée à la mémoire des vies perdues a eu lieu dimanche à l’hôtel Evo, au centre-ville de Montréal. En fin d’après-midi, on y retrouvait des photos des victimes placardées à quelques endroits, entourées de bougies allumées discrètement par des gens en pleurs.

La foule réunie dans la salle de conférence de l’édifice était massive. Les murs amovibles d’une partie de l’immense pièce ont dû être retirés pour faire de la place à tous ceux venus honorer la mémoire des victimes qui se trouvaient à bord du vol 752. Tous se sont déplacés pour exprimer leur profonde tristesse, mais aussi leur indignation.

Les nombreux discours en farsi – langue parlée par la plupart des Iraniens – de différents acteurs de la communauté iranienne de Montréal ont fait pleurer l’assistance. Au fur et à mesure de la présentation des photos de chaque victime québécoise, des sanglots de plus en plus stridents perturbaient le silence de la salle.

Armin Morattab, frère jumeau de l’une des victimes, a pris la parole. Ses mots ont été suivis de cris et d’applaudissements.

« Nous sommes ensemble », scandaient les membres de la foule, les poings levés, la larme à l’œil et le regard défiant. 

Les insultes contre le gouvernement iranien fusaient des quatre coins de la salle. Les spectateurs avaient tous le regard triste, mais les yeux remplis de colère.

« Le premier choc pour nous tous, c’était l’écrasement de l’avion. Le deuxième, c’était d’apprendre que le gouvernement iranien avait tenté de cacher les véritables circonstances d’une tragédie sans nom », affirme sans équivoque Khosro Shemiranie, rédacteur en chef du journal Hafteh et coorganisateur de l’événement.

Le gouvernement iranien a admis plus tôt la semaine dernière avoir confondu l’avion avec un missile et l’avoir abattu par erreur. Cette révélation a ravivé de vieilles blessures chez de nombreux membres de la diaspora iranienne au Québec et au Canada. La plupart ont quitté leur pays d’origine avec un sentiment d’extrême méfiance à l’égard de la classe politique iranienne.

Razieh Razavynia, qui fait partie du comité organisateur de l’événement, pleure son amie Niloufar Sadr, qui a longtemps vécu à Montréal et fait partie des nombreuses victimes. Les trois enfants de Mme Sadr vivent maintenant à Toronto et seront à Montréal dans les jours à venir pour apporter leur soutien. La révélation du missile iranien jette de l’huile sur le feu, selon Mme Razavynia. « C’est une véritable insulte qui s’ajoute à la douleur. Un pays est censé protéger son peuple », déplore-t-elle.

« Un cancer pour le monde entier »

Plus de 200 Canadiens d’origine iranienne se sont également réunis au parc Trenholme, à Notre-Dame-de-Grâce, plus tôt dans la journée pour dénoncer le régime islamique d’Iran et son guide suprême, Ali Khamenei, qualifié tour à tour de « terroriste » et de « traître » par la foule.

L’organisateur de la manifestation, Ali Asghar Gorji, est l’oncle de Pouneh Gorji, l’une des victimes, nouvellement mariée, qui habitait Edmonton. Il a publié une vidéo sur Facebook, hier, invitant les membres de sa communauté à le rejoindre pour lancer un message au gouvernement de leur pays d’origine.

« Le régime iranien est un cancer pour le monde entier », a-t-il déclaré, avant de se faire reprendre par l’un de ses amis, pour qui le « régime iranien n’est pas un régime iranien, mais un régime islamiste ». M. Gorji a acquiescé.

« Monsieur Trudeau, en tant que politicien, il fait plus qu’il le faut. On apprécie cela. Mais ce n’est pas une affaire de politiciens, c’est une affaire de peuple », a ajouté Ali Asghar Gorji, la voix brisée. À maintes reprises, il a dit que l’attaque contre l’avion était « un tournant » dans sa vie.

Nimâ Machouf, candidate pour le Nouveau Parti démocratique aux dernières élections fédérales, était présente parmi les manifestants. Elle a dû quitter l’Iran à l’âge de 18 ans alors que son père, militant opposé à la « dictature religieuse », a été emprisonné à plusieurs reprises.

On a besoin de se maintenir. On est en crise, on est en colère, on est en deuil.

Nimâ Machouf

« C’est le moment de la colère, a ajouté Mme Machouf. Les slogans ne sont plus juste des expressions d’insatisfaction et de demandes habituelles. Ce que les gens disent, c’est : “On veut que vous sacriez votre camp, vous êtes des assassins.” »

La conjointe d’Amir Khadir, est d’avis que le Canada devrait jouer un rôle de premier plan pour désamorcer les tensions qui agitent le monde aujourd’hui.

« Cette tragédie arrive dans un contexte de guerre imminente. Utilisons au moins ce contexte-là pour arriver à raisonner les deux parties belligérantes pour s’assurer qu’il n’y aura pas de guerre », a soutenu Mme Machouf.

Le triste épisode a coûté la vie à au moins six québécois, tous d’origine iranienne. Parmi eux, Siavash Ghafouri-Azar et Sara Mamani, un couple résidant à Brossard, Arvin Morattab et Aida Farzaneh, qui achevaient un doctorat à l’École de technologie supérieure, Shahab Raana, un homme dans la trentaine parti visiter sa famille en Iran et Mohammad Moeini, un employé de BRP à Valcourt, au Québec depuis quatre ans.