Ce moment de télé, l’un des plus touchants de 2019, a fait le tour du Québec : celui des Duceppe père et fils échangeant en direct à Radio-Canada le soir des élections fédérales.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Sur l’écran divisé en deux, la symbolique était lumineuse.

À gauche de l’écran, Alexis Brunelle-Duceppe était interviewé en direct d’Alma à la suite de sa victoire dans Lac-Saint-Jean, victoire inattendue, comme le retour d’entre les morts du Bloc.

PHOTO GIMMY DESBIENS, ARCHIVES LE SOLEIL

Alexis Brunelle-Duceppe alors qu’il parle à son père, Gilles Duceppe, en direct à Radio-Canada le soir des élections fédérales

À droite de l’écran, Gilles Duceppe, le père du nouveau député, lui-même ex-chef du Bloc, regardait la scène en direct du studio de Radio-Canada où il était analyste, en ce soir du 21 octobre 2019. L’impassibilité de M. Duceppe était, bien sûr, une digue : celle qui l’empêchait de commencer à pleurer comme une Madeleine…

On a retenu le « Je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime… » du fils à son père, avec raison. On sait que le clan Duceppe-Brunelle est tissé serré. Et quiconque a un enfant sait la fierté qu’on peut éprouver quand celui-ci réussit, quelle que soit la réussite : une dictée, un but marqué ou… un siège au Parlement arraché contre toute attente.

Personnellement, j’ai tout de suite pensé à un petit-déjeuner avec Alexis Brunelle-Duceppe, cinq ans auparavant.

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Cet automne-là, en 2014, j’avais récemment conclu une chronique sur les vides qu’on tente de combler de mille manières, bonnes ou mauvaises, en interpellant le lecteur : « Et vous, vos vides ? »

Et Alexis Brunelle-Duceppe, que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam, m’avait répondu : « Le plus grand vide dans ma vie était dû au fait que je suis un “ fils de… ”. C’est pas toujours facile, être “ fils de… ”. J’ai fini par régler ça sur le tard, à 31 ans. J’en ai 35 aujourd’hui […] Avoir un père connu, dans cette époque surmédiatisée, ça peut être rough en crisse par bouts, pour un garçon… »

Le message d’Alexis Brunelle-Duceppe m’avait touché pour des raisons qui avaient peu à voir avec le journalisme, je n’avais donc pas rechigné quand il avait imposé une seule condition à notre rencontre : il fallait que ce soit complètement off the record, ça ne devait pas déboucher sur une chronique.

Et juste avant Noël, il y a quelques semaines, j’ai relancé le nouveau député de Lac-Saint-Jean en lui rappelant le thème de notre petit-déjeuner, il y a cinq ans…

J’ai senti le sourire en coin, au bout du fil : « Quand j’ai vu l’ampleur qu’a prise l’échange télévisé avec mon père, j’ai repensé à notre rencontre, oui. Dans l’ordre des choses, les enfants dépassent les parents. On améliore nos situations… Mais quand t’as un géant comme père, tu réalises rapidement que tu ne pourras pas le dépasser… »

Un géant ?

On peut l’oublier, presque 10 ans après la déroute du Bloc en 2011, mais pendant 20 ans, Gilles Duceppe a été un géant de la scène politique québécoise. Premier député élu du Bloc, en 1990. Puis chef du Bloc pendant 14 ans. Un des visages les plus connus au Québec… Et au Canada.

À l’ombre de ce père grandissait un jeune Alexis à qui on ne parlait souvent que d’une chose : son père, ce monument, le député, le chef : Gilles Duceppe.

« Dans le regard des autres, c’est fantastique d’être le fils de Gilles Duceppe. Pour eux, il ne peut pas y avoir de désavantage à ça. Mais toi, c’est comme si tu perdais de l’espace, socialement. Les gens ne te parlent pas pour toi, mais pour ton père. Ce n’est la faute de personne, ni celle de ton père ni celle de ceux qui te parlent de lui… »

Dans ce fardeau, une sorte d’ironie : Alexis Brunelle-Duceppe aime profondément son père. Mais l’ombre de la notoriété de Gilles lui pesait, au point qu’au cégep de Jonquière, à 17 ans, Alexis refusait de dire qui était son père…

Et dans le fardeau d’Alexis, une mise en abyme : Gilles Duceppe était le fils d’un géant, le légendaire comédien Jean Duceppe, artiste plus grand que nature, actif au théâtre, au cinéma, à la télévision… Et ardent souverainiste. Longtemps, Gilles Duceppe a été lui aussi d’abord et avant tout « le fils de… »

Ça finit par asphyxier la personne qui ne se fait jamais parler d’elle. Et toi aussi, tu finis par te voir avec ce regard-là : tu te vois comme “le fils de…”

Alexis Brunelle-Duceppe

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PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Le député du Bloc québécois Alexis Brunelle-Duceppe a pu compter sur l’appui de son père lors de sa campagne dans la circonscription de Lac-Saint-Jean. 

Il y a neuf ans, Alexis Brunelle-Duceppe a écrit une lettre à son père. C’était juste avant le débat des élections fédérales du 2 mai 2011. Il avait promis à son père de lui envoyer des réflexions en vue du débat…

Mais ce n’est pas ce qu’il lui a envoyé.

« J’étais couché dans mon lit, à Sainte-Julie. Le déclic s’est fait en deux minutes : je lui ai écrit que mon regard avait changé, face à lui. Je lui ai écrit que désormais, je ne me voyais plus comme son fils, que je le voyais comme mon père… »

Subtile distinction, qui peut ressembler à un artifice sémantique. Mais il aura fallu 20 ans de réflexion à Alexis Brunelle-Duceppe pour nommer les choses, ce soir-là, pour en arriver à nommer cette nuance, capitale pour la suite des choses, capitale pour ce qu’il allait devenir.

Je relis le courriel de 2014 que m’a envoyé Alexis Brunelle-Duceppe : « Quand j’ai compris que je n’étais pas le fils de Gilles Duceppe, mais que Gilles Duceppe était mon père, ça a été presque comme une illumination… »

Après, après ce soir de mai 2011, tout a changé, me dit-il en entrevue.

« Ma vie a été plus facile, après. Parce que quelque part, dans mon subconscient, à mon insu, j’avais une sorte de ressentiment. Mon père savait de quoi je parlais. Il l’avait vécu avec son père. »

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Du superbe moment père-fils du 21 octobre entre Gilles Duceppe et Alexis Brunelle-Duceppe, on a surtout retenu le « Je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime » du fils à son père, unis dans un touchant moment politico-familial en direct à la télé.

Mais la vérité du moment était ailleurs, je pense qu’elle était dans les paroles du père : « [Le journaliste] vient de te dire que tu étais le fils de Gilles Duceppe. Moi, j’étais le fils de Jean Duceppe, et il est devenu mon père. Maintenant, on va m’appeler le père d’Alexis Brunelle-Duceppe… »

Le lien d’Alexis Brunelle-Duceppe avec son père est particulier parce qu’il s’agit ici d’un père archiconnu, une figure historique, Gilles Duceppe. Ça peut salement compliquer un lien père-fils.

Mais je sais que plein de gars vont se reconnaître dans l’histoire du député de Lac-Saint-Jean. Parce que les liens père-fils ne sont jamais simples, notoriété ou pas. Je ne peux pas parler pour les filles, je ne suis pas une fille. Mais je sais que plein de gars grandissent en déployant des efforts considérables pour être le contraire de leur père, pour le « tuer », symboliquement.

Et puis, on vieillit. Les années passent. On se regarde dans le miroir, on s’écoute parler à nos enfants, on se regarde aller, et…

Et ça nous frappe, le père est là : on a ses yeux, on met des intonations sur les mêmes mots, on a le même pouce carré sur le menton où les poils de barbe refusent obstinément de pousser…

Il n’y a que les années qui peuvent nous faire accepter cette vérité, la nommer : on ne peut pas tuer ce qu’on porte en soi.