Contrairement aux autres femmes inuites venues manger au refuge Chez Doris ce midi-là, assises en rond par terre pour dévorer des crevettes et du caribou crus, des moules, du ragoût et du pain banique, Mary est assise à la table.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Son visage est tuméfié. « Ex-copain », me dit-elle en montrant ses yeux enflés. Comme bon nombre de celles qui fréquentent ce centre de jour venant en aide aux femmes en difficulté, Mary, 36 ans, vit dans la rue. Et sa vie ne va pas bien. La violence en fait partie. Elle vient de perdre ses papiers et les refaire est compliqué.

Elle est allée récemment dans le Nord, où elle n’avait pas mis les pieds depuis des années. Sa fille de 16 ans s’est suicidée là-bas au printemps. « Je devais aller la mettre en terre », dit-elle. La jeune fille, sa fille unique, vivait avec ses arrière-grands-parents.

Pourquoi avez-vous quitté le Nord pour venir à Montréal dans la rue, Mary, sans votre fille ? « Je voulais être loin de ma famille », répond-elle.

C’est vraiment mieux ici ?

Je pose la même question à une autre femme, qui est aussi assise à table, venue elle aussi manger le repas spécial que Chez Doris propose une fois par semaine aux Inuits.

Pourquoi être partie pour une vie si dure en ville ? Mendier, errer, être battue, être victime de discrimination, dans une ville, une société presque étrangère, pour se retrouver trop souvent en prison pour des infractions ridicules de consommation d’alcool sur le domaine public qui finissent par dégénérer.

Pourquoi ?

« Je suis partie du Nord parce que j’en avais assez de me faire baiser par mon père », me lance Siasi en me regardant droit dans les yeux. « C’est de ce genre de problèmes qu’on parle quand on dit “problèmes de famille”. »

Aujourd’hui, Siasi va bien, confie-t-elle. Un bon copain, un appart. Une vie. Un grand sourire. De l’aide Chez Doris. Retourner là-bas ? Non.

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Des récits bouleversants comme ceux-là, il y en a à la douzaine dans ce centre ouvert en 1977 qui sert aujourd’hui 44 000 repas par année à une clientèle au bas de l’échelle où les Inuits sont surreprésentés. Les autochtones représentent 0,6 % de la population en général, mais 12 % des personnes en situation d’itinérance à Montréal. Et Chez Doris, explique la directrice générale de l’organisme, Marina Boulos-Winton, elles peuvent aisément former le quart de la clientèle.

Pourquoi ?

Le manque de logements dans le Nord. Les problèmes familiaux qui découlent de ce déficit d’espace habitable. Un manque de services qui force le déplacement en ville, où elles s’accrochent ensuite les pieds.

Elles viennent ici pour recevoir des soins de santé ou pour étudier, et ça déraille. Elles tentent leur chance en milieu urbain.

Marina Boulos-Winton

Les bâtons dans les roues sont nombreux. Accès à l’assistance sociale difficile, dépendance à l’alcool fréquente. « Saviez-vous que 20 % de la population féminine à la prison Leclerc est autochtone ? », demande Mme Boulos-Winton. Et souvent, au départ, on parle de simples amendes.

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L’autre grand problème que Chez Doris essaie de prendre à bras le corps, c’est le manque criant d’aide pour les femmes en situation d’itinérance dans la métropole. Il y a 1000 lits d’urgence, mais de 10 à 14 % seulement sont réservés aux femmes alors qu’elles représentent le quart de la population en état de précarité extrême. Alcoolisme, maladie mentale, dépendance… Les femmes souffrent aussi de ces fléaux. Parfois elles ont perdu leur maison parce que leur mari l’a jouée au casino ou ont quitté leur maison pour fuir un conjoint pédophile. Leurs histoires sont dures. Compliquées. Et quand elles sont sans-abri, elles sont particulièrement vulnérables à la violence en général et à la violence sexuelle en particulier.

C’est pour ça que Chez Doris a décidé d’acheter un autre immeuble, dans la même rue, pour y offrir 22 lits de nuit en 2021. Actuellement, l’organisme n’a que six lits et ce sont des lits de jour. Les femmes qui les occupent passent donc la nuit dehors et arrivent à 8 h 30 le matin pour dormir durant la journée jusqu’à 15 h.

Je demande à Mme Boulos-Winton si ce sont des femmes exploitées sexuellement. Elle me répond que oui, que ça fait partie de la réalité de la clientèle. Mais un proxénète bien connu du quartier a été mis en prison en 2019. « Et ça a fait une grande différence. »

L’organisme aura besoin d’argent pour financer son agrandissement. Pour les rénovations du nouvel immeuble. Pour le fonctionnement. Un million de plus par année, explique Mme Boulos-Winton.

Pour tenter de rétablir un peu l’équilibre entre les ressources montréalaises et mieux servir les femmes.

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On est juste avant Noël et les dons affluent au centre d’aide. Les bénévoles aident à ranger tout ce matériel.

Des sacs et des sacs de vêtements qui seront triés. On ne garde que ce qui est de saison et ce que la clientèle portera. Pas de robes chic, mais des kangourous, des manteaux chauds, des jeans serrés, des tuques. « Est-ce que ça convient à quelqu’un qui passe sa journée dehors en plein hiver ? », lance une bénévole en prenant un manteau pour expliquer comment on choisit les vêtements. Ce qui ne sera pas retenu sera vendu à Renaissance.

Dans la pièce adjacente, ce sont les produits hygiéniques donnés par toutes sortes de gens qui sont entassés. Des savons, des tampons, des couches pour adultes, du dentifrice.

Plus loin, c’est de la nourriture.

Au rez-de-chaussée, Madeleine termine son repas. Elle a 62 ans, des cheveux roses et une humeur souriante même si la vie ne lui a pas fait beaucoup de cadeaux. La maladie l’empêche de travailler. Elle n’est plus avec le père de ses enfants qui a déménagé au nord de Montréal. Elle vit seule de l’assistance sociale. L’aide de base du gouvernement est de 655 $ par mois. Imaginez avec un loyer ce qu’il peut rester. « Ça fait 10 ans que je me suis inscrite pour avoir accès à un logement social, explique la femme. C’est très long. »

Alors en attendant, elle vient de Lachine pour manger Chez Doris cinq fois par semaine. « Et ils s’occupent vraiment de nous si on le demande. »

Madeleine a des enfants, mais ils ne peuvent pas s’occuper d’elle, dit-elle. Verra-t-elle sa famille durant le temps des Fêtes ?

Ça ne sera pas facile. Elle me parle de sa mère qui a beaucoup souffert de la violence d’un mari alcoolique qui terrorisait la famille. « Un dangereux qui nous menaçait avec sa carabine », raconte Madeleine, qui croit qu’elle souffre d’un trouble de stress post-traumatique.

Elle a grandi dans le comté de Labelle. « On n’avait même pas l’électricité. »

« C’est sûr que si j’avais grandi ailleurs, à Montréal, j’aurais fait du théâtre, dit Madeleine avec un grand sourire. Mais je suis née avec les grenouilles. »

Madeleine donne parfois son nom au « vestiaire » pour pouvoir aller chercher des vêtements gratuits. « Je suis encore tout émerveillée de voir tous les services qu’on a ici, dit-elle. On est privilégiées d’avoir tout ce qu’on a… Je leur dis un gros merci. »