Oh, la belle nouvelle cette semaine ! Enfin ! Le Québec aura un « Institut de la pertinence », nous dit-on.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Il était temps que le gouvernement agisse contre l’impertinence. On en sous-estime les ravages. Pourtant, elle est partout ! Dans nos écoles, sous le sapin de Noël, dans les conversations, au conseil municipal… Ne parlons pas des médias sociaux, plus grande manufacture de non-pertinence que le monde ait connue.

On cherche, on cherche la pertinence, on crie son nom, mais elle se fait rare.

C’est donc avec une émotion vive que j’ai appris la création de ce nouvel institut dans des communiqués du Conseil du trésor et de la Fédération des médecins spécialistes du Québec.

Vous me demanderez : « On n’a pas assez de patentes, groupes de travail, conseils, tables de concertation, observatoires, centres de recherche, collectifs de réflexion, sans en plus créer un “Institut de la pertinence” ? »

Oh, que non !

Ce qu’il y a de révolutionnaire dans cet « Institut de la pertinence », c’est que pour une fois, on ne s’interrogera pas sur la pertinence de ce nouveau machin. On crée un machin qui va s’interroger sur la pertinence elle-même !

Ça tient du génie.

Comme la pertinence est un sujet très vaste, cet institut ne s’occupera pour l’instant que d’un seul truc : les actes médicaux.

PHOTO MATTHEW STAVER, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Un nouveau groupe de travail, l’Institut de la pertinence, aura notamment pour mandat d’examiner la pertinence de certains actes médicaux, d’éliminer ceux qui ne sont pas pertinents et d’abolir certaines primes. 

Les actes des médecins spécialistes sont-ils pertinents ? Les examens qu’ils prescrivent servent-ils à quelque chose ?

Voilà ce que j’appelle des questions qui pertinent à fond.

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Mais attendez un peu…

On vient de créer un nouvel organisme pour vérifier si les médecins font des actes inutiles ?

Ah bon.

Je croyais naïvement que c’était une faute déontologique d’ordonner un test qui ne sert à rien.

N’est-ce pas ce qu’on appelle un acte « intempestif ou contraire aux données actuelles de la science médicale » ?

Y a pas un Collège des médecins pour veiller à ce qu’on ne fasse pas subir des examens pour rien ?

N’ai-je pas aperçu un « Institut canadien d’information sur la santé » ? Institut qui a produit en 2017 un rapport complet sur les soins non nécessaires au Canada ? On y disait qu’un million d’actes médicaux inutiles ou non nécessaires sont pratiqués au Canada chaque année…

N’y a-t-il pas aussi un « Institut national d’excellence en santé et services sociaux » dont une des tâches est justement d’établir ce qui est utile et ce qui ne l’est pas ?

Ça commence à faire pas mal de gens à la recherche de la pertinence médicale…

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J’ajouterai une question encore plus vlimeuse, voire impertinente : c’est pas une sorte de petite fraude à la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ) que de facturer une chose inutile ?

Imaginons un garage. Tu arrives avec ta voiture qui fait tac-a-tac-a-clonque (tac-a-tac-bing, je ne vais pas au garage, mais tac-a-tac-a-clonque, oui). Le garagiste vous dit : « Oh boy, faut changer les essuie-glaces, la transmission et la serrure de la portière avant gauche. » Mais dans le fond, il suffisait d’enlever la casserole de votre mère qui est dans le coffre depuis le mois d’octobre. Ce n’est donc pas super pertinent, ce qu’il vous propose comme traitement. Peut-être est-il incompétent. Peut-être est-il trop méticuleux et veut-il couvrir tous les angles. Peut-être pratique-t-il le garagisme défensif : tout vérifier de peur d’être poursuivi par le client. Peut-être aussi n’est-il pas très éthique…

Pardon, docteur ? Vous vous scandalisez d’une comparaison avec un garage ?

Jeudi, ma collègue Ariane Lacoursière a publié des données de la RAMQ. La Régie a multiplié par six ses inspections auprès des médecins du Québec. Au lieu de 49, on en a inspecté 293 (sur 20 000 médecins, on est loin de l’acharnement bureaucratique).

Résultat ? Sur les 293, 147 avaient surfacturé. Pour un total de 6 millions de dollars. Ça fait des « erreurs » de 40 000 $ en moyenne par médecin fautif. Ça ne veut évidemment pas dire qu’un médecin sur deux surfacture : les inspections ciblent les cas douteux.

Ça veut dire, par contre, que dans un système où l’État paie le professionnel à l’acte, acte qui dépend de son jugement, la tentation est grande d’y aller allègrement.

On ne parle même pas ici de décisions discutables sur le plan médical. On ne parle pas de pertinence. On parle carrément de factures bidon.

Alors imaginez quand on entre dans la zone grise de la pertinence.

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Ce n’est pas moi qui l’invente, c’est la Fédération des médecins spécialistes qui nous dit qu’on pourra récupérer des sommes colossales en révisant la pertinence des actes médicaux de ses membres.

On parle de 1,6 milliard d’ici 2023, simplement après avoir examiné « la pertinence de certains actes médicaux » afin « d’éliminer ceux qui ne sont pas pertinents et d’abolir certaines primes ».

Wow, ça en fait de l’impertinence, ça !

Et on nous dit que tout cet argent sera redirigé dans le système de santé, et que des infirmières nouvelles descendront du ciel grâce à ça, et que les listes d’attente vont fondre comme des points de suture ou de grosses factures au soleil de la pertinence…

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On aura compris que ce nouveau machin, cet Institut de la pertinence, sert surtout à ne pas remettre en question les augmentations de traitement des médecins spécialistes négociées par le gouvernement libéral, et décriées par le gouvernement Legault. M. Legault promettait de sabrer là-dedans à coups d’un milliard par an. Seul hic, ce qui est signé par l’État est signé, et les médecins spécialistes sont dans une position juridique béton au cas improbable où le gouvernement voudrait jeter cette entente à la poubelle.

Pour préserver les apparences, on a donc créé cet institut bidon, où les médecins, les représentants du gouvernement et deux membres du public discuteront pertinence médicale pour le futur.

Bien hâte de voir les économies qui vont en sortir.

Je choisis quant à moi le camp de l’impertinence : je ne crois pas un mot de cet enfirouâpage institutionnalisé.