Rien ne révolte davantage Nadine St-Louis que les totems, mocassins et capteurs de rêve « made in China ».

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Directrice de l’Espace culturel Ashukan, galerie d’art autochtone de la place Jacques-Cartier, elle se bat contre les marchands de souvenirs qui vendent leur camelote asiatique aux touristes du Vieux-Montréal.

Nadine St-Louis milite pour faire interdire la vente d’artisanat autochtone de contrefaçon. Elle participe à des colloques pour dénoncer ce qu’elle estime être une scandaleuse appropriation culturelle. Dans les médias, elle n’hésite pas à dénoncer cette « fraude ».

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Nadine St-Louis est la directrice de l’Espace culturel Ashukan, galerie d’art autochtone de la place Jacques-Cartier.

Bref, Nadine St-Louis a fait de l’authenticité son cheval de bataille. Ça lui tient tellement à cœur qu’elle s’est fait tatouer le mot TRUTH en majuscules sur le bras.

Truth comme dans vérité.

Comme dans cette authenticité qu’elle réclame de tout le monde… sauf, peut-être, d’elle-même.

Nadine St-Louis se présente comme une « entrepreneure autochtone ». Lors de l’inauguration de sa galerie d’art, en 2015, la CBC l’a dite « métisse algonquine ». Deux ans plus tard, devant les élèves du collège Dawson, Nadine St-Louis a plutôt soutenu avoir des origines micmaques. La famille de son grand-père, a-t-elle expliqué, venait de la réserve de Listuguj, en Gaspésie.

Son histoire confuse a fini par soulever des doutes chez certains autochtones. Qui donc est ce fameux grand-père ? Mystère. On a déterré un vieux message, sur un site web de généalogie, dans lequel Nadine St-Louis soutient être la descendante d’une femme micmaque… née en 1680.

Cette femme dont on a oublié le nom a épousé un colon français, Guillaume Capelan, vers 1705. Elle lui a donné cinq enfants.

Aujourd’hui, selon certaines estimations, la femme-inconnue-et-peut-être-bien-micmaque aurait 400 000 descendants… dont Nadine St-Louis.

Avouez que c’est mince, comme bagage génétique et culturel, pour se déclarer autochtone.

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Nadine St-Louis a refusé de m’accorder une interview. Elle s’est toutefois expliquée, un peu, sur sa page Facebook.

Elle admet s’être autrefois présentée comme « une personne métissée d’origine algonquienne », mais précise qu’il aurait fallu comprendre que le terme algonquien renvoyait à la « famille linguistique », et non à la nation algonquine.

Aujourd’hui, « dans une volonté forte et authentique de clarté et d’honnêteté », elle se présente comme une femme aux origines micmaques, acadiennes et écossaises.

Et elle continuera de le faire, fièrement, « pour porter la parole des artistes autochtones ».

Nadine St-Louis est reconnue dans le milieu de l’art autochtone au Québec. En 2016, elle a fait partie d’un comité-conseil mis sur pied par le gouvernement dans le cadre du renouvellement de sa politique culturelle.

Fondatrice et directrice générale des Productions Feux Sacrés, elle affirme avoir soutenu, jusqu’à présent, une centaine d’artistes autochtones, en plus d’avoir généré des revenus de plus de 1 million de dollars dans une économie culturelle qui n’existait pas avant son entrée en scène, il y a huit ans.

Bref, elle fait le bien. Et parce qu’elle fait le bien, il s’en trouve déjà pour balayer sous le tapis les libertés qu’elle a pu prendre avec la vérité.

« Si tu n’étais pas là, qui le ferait ? », lui écrit un internaute en guise de soutien. « Nadine apporte une plus-value importante au travail des artistes et des artisans de toutes nations », écrit un autre.

J’ai reçu le même genre de commentaires, en novembre, après avoir écrit sur Marie-Josée Parent, la conseillère municipale qui s’était présentée comme la première élue autochtone de l’histoire de la Ville de Montréal.

C’était une imposture ; on m’a pourtant reproché d’être bien dure envers cette pauvre femme qui se démène pour faire le bien, elle aussi…

Il y a quelques mois, j’ai enquêté sur des détenus qui s’autodéclaraient autochtones pour obtenir toutes sortes de privilèges dans les pénitenciers. Des gens m’avaient alors confié que le redoutable membre des Hells Angels Normand Marvin « Casper » Ouimet s’impliquait à fond pour faire avancer la cause des autochtones incarcérés à Sainte-Anne-des-Plaines.

Je n’en doute pas, mais ce n’est pas ça, le point.

Le point, c’est que Casper Ouimet s’était fabriqué de toutes pièces une identité autochtone, de manière à en tirer un bénéfice. Comme Marie-Josée Parent. Comme Nadine St-Louis.

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Jennifer Brazeau est présidente de l’organisme Montréal Autochtone. Il y a quelques années, elle s’est inscrite à un atelier d’artisanat avec sa fille. Ensemble, elles ont appris à fabriquer des mocassins.

Et qui leur a transmis ce savoir ancestral ?

Nadine St-Louis.

Disons qu’aujourd’hui, Jennifer Brazeau a un peu, beaucoup l’impression de s’être fait avoir.

Elle constate que de plus en plus de Blancs se déclarent métis sur la base d’un ancêtre mort il y a trois siècles. Comme bien des autochtones, elle en veut à « tous ces menteurs usurpant [leur] identité et profitant de [leurs] luttes ».

Elle n’a pas l’intention de les excuser sous prétexte qu’ils font avancer la cause. « Tu ne deviens pas autochtone en essayant de gagner une sorte de concours de popularité », dénonce-t-elle sur Facebook.

Parce que non, les autochtones n’ont pas besoin d’une femme blanche pour les sauver ; ce serait tomber dans de lamentables stéréotypes de le croire.

« Avant tout, je crois en notre peuple. En notre capacité non seulement à survivre, mais à prospérer, écrit-elle. Ceux qui pensent que nous avons besoin de prétendus Indiens pour nous sauver, à mon avis, cèdent à la suprématie blanche et ont intériorisé le point de vue raciste voulant que nous ne soyons pas assez bons. »

Nadine St-Louis ne fait pas avancer la cause. Au contraire, elle lui nuit, estime Jennifer Brazeau. « J’imagine seulement ce qui aurait pu être fait si cet espace avait été donné à l’un des nôtres, s’il avait été construit à notre image, authentique, avec nos propres expériences vécues et avec nos priorités à l’esprit. »

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Vous souvenez-vous de Rachel Dolezal ? Cette Américaine a été élue présidente d’une association de défense des droits des Noirs, dans l’État de Washington… sans avoir le moindre ancêtre africain.

Quand l’affaire a éclaté en 2015, elle a provoqué un séisme d’un bout à l’autre des États-Unis. Il y a eu des débats douloureux sur l’identité raciale. Des tonnes de reportages de par le monde. Même Netflix a produit un documentaire.

Bien entendu, Rachel Dolezal a perdu son emploi.

Ici, une conseillère municipale de la métropole du Québec se faire prendre en flagrant délit de mensonge sur ses origines ethniques et s’en tire avec un haussement d’épaules, une tape sur les doigts.

La mairesse Valérie Plante, qui se fait un devoir de rappeler à chaque événement qu’il se tient sur des territoires non cédés, loue même la « bonne foi » de Marie-Josée Parent et sa « sensibilité » aux questions identitaires !

Le plus formidable, dans tout ça, c’est que tous ces autochtones de pacotille se permettent de jouer les victimes et de faire la leçon à ceux qui osent dénoncer leur flagrante hypocrisie.

Ainsi, Marie-Josée Parent s’est dite victime de « violence généalogique ».

Nadine St-Louis, elle, a dénoncé un « génocide statistique » lors de la consultation publique sur le racisme et la discrimination systémique, le 7 novembre, à Montréal.

« On a vu le [Conseil des arts et des lettres du Québec] faire des programmes dédiés à l’autochtonie, mais qui ne reconnaissent pas les métis », a-t-elle dit, regrettant qu’on s’appuie sur une vision « colonialiste » pour définir l’identité d’un peuple.

En gros, elle se plaignait de ne pas recevoir suffisamment de subventions gouvernementales.

Certains y verront peut-être du racisme systémique, de la violence généalogique ou même un atroce génocide statistique. J’y vois une supercherie. Et un très vulgaire opportunisme.