Les commerces qui sont exploités depuis un siècle par la même famille se comptent sur les doigts d’une main à Montréal. La bijouterie J. Omer Roy, véritable fleuron du Plateau Mont-Royal, fait partie de cette catégorie. Ou plutôt, elle en faisait partie. Malheureusement, ce symbole du passé fermera ses portes dans quelques jours, les réalités de notre époque ayant eu raison de lui.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

« Mon père est décédé il y a deux ans, raconte Normand Roy, l’actuel propriétaire. Il aurait beaucoup aimé se rendre au centième anniversaire de la bijouterie qui a eu lieu cette année. À sa mémoire, je me suis rendu jusque-là. Mais là, c’est décidé, je mets la clé dans la porte. »

Normand Roy a consacré quarante ans de sa vie à ce commerce fondé par son grand-père, Josephat Omer Roy, en 1919. Cette prodigieuse histoire a commencé tout simplement avec la création d’un comptoir au « magasin départemental » Le Mont-Royal, de Joseph Osias Gareau, qui était situé à l’angle de l’avenue du Mont-Royal et du boulevard Saint-Laurent. Omer Roy a tenu la section des bijoux jusqu’en 1923, année où il a créé sa propre boutique à l’endroit où elle se trouve actuellement, au 1658, avenue du Mont-Royal Est, entre les rues Marquette et Papineau.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

La bijouterie J. Omer Roy, véritable fleuron du Plateau Mont-Royal, fermera ses portes le 15 décembre.

La bijouterie a porté le nom de Roy et Frères jusqu’en 1940, car Raphaël et Alphonse, frères d’Omer, participaient aussi à l’entreprise familiale. Puis les fils d’Omer, André et Georges, ont pris le relais. Normand (fils d’André) est devenu propriétaire en 1979. « J’avais commencé à travailler beaucoup plus jeune, dit-il. Je venais monter les boîtes-cadeaux. »

Avec Tony Pappas, J. Omer Roy est le plus vieux commerce de l’avenue du Mont-Royal. « Sauf que plusieurs familles se sont succédé chez Tony Pappas. Nous, c’est la même lignée », dit fièrement Normand Roy.

« Plus rentable »

Les dernières années ont été très difficiles pour le commerce d’Omer Roy. « Ce n’était plus rentable », confie Normand Roy alors qu’un essaim de clients tentent de profiter des rabais alléchants de la vente de fermeture. Les récents travaux sur l’avenue du Mont-Royal, l’accessibilité devenue ardue pour les automobilistes et le phénomène du commerce en ligne, tout cela a eu raison de ce bastion du Plateau Mont-Royal.

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Normand Roy a consacré quarante ans de sa vie à ce commerce fondé par son grand-père, Josephat Omer Roy, en 1919.

« Il fut un temps où 25 % de nos revenus étaient réalisés avec les montres, dit Normand Roy. Aujourd’hui, ça ne représente plus que 10 %. Des clients nous demandent de vendre nos produits au même prix que ceux que l’on retrouve en ligne. Ou alors, ils viennent en magasin regarder les montres de près puis les commandent en ligne. »

En attendant que Normand Roy se libère d’une cliente curieuse et bavarde, j’ai jeté un coup d’œil au petit musée qui a été érigé dans un coin de la bijouterie. On peut y voir des objets qui font partie de l’histoire de ce commerce. Dans un présentoir, il y a le livre de comptes d’Omer Roy. Tous les chiffres sont inscrits à la main. Les pages sont ouvertes sur l’année 1923. On peut y voir que le propriétaire faisait des revenus hebdomadaires d’environ 225 $.

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Un livre de comptes d’Omer Roy

Au loin, j’ai entendu une fidèle cliente dire à Normand Roy : « Nous allons vous pleurer, monsieur Roy. » Des messages comme celui-ci, le propriétaire en reçoit beaucoup depuis quelques semaines. « Disons que depuis l’annonce de la fermeture, je reçois beaucoup d’amour, dit-il. On a partagé la vie de nombreux clients. On leur a vendu des alliances, puis des cadeaux de baptême ou d’anniversaire. Pour ces gens, il y a un attachement très fort à la bijouterie. »

Parmi les plus anciens clients de J. Omer Roy, il y a un dentiste du quartier qui est âgé de 99 ans. « Sa sœur, qui a environ 95 ans, est venue la semaine dernière », dit Normand Roy. L’achat d’un bijou repose en grande partie sur la confiance. Les fidèles clients de J. Omer Roy savaient qu’ils allaient trouver des produits de qualité dans cette bijouterie qui a été l’une des premières à vendre des diamants du Québec.

Incendies et cambriolages

Évidemment, cent ans d’histoire ne se vivent pas comme un long fleuve tranquille pour un commerce. La famille Roy a connu son lot de difficultés. Deux incendies ont frappé l’immeuble. Le plus éprouvant fut celui qui a ravagé l’édifice voisin de la bijouterie le 3 mars 1960. Cinq pompiers y ont trouvé la mort. « Ils étaient sur le toit lorsqu’il s’est écroulé, dit Normand Roy. Mon père m’a raconté qu’on avait transporté les corps dans la bijouterie. »

Puis il y a eu l’incendie du fameux « week-end rouge » survenu durant la grève illégale des pompiers, à l’automne 1974. Durant cette fin de semaine, des dizaines d’incendies ont été difficilement maîtrisés (le personnel administratif remplaçait les pompiers), dont celui de la bijouterie J. Omer Roy. « La bijouterie est restée fermée pendant des mois », dit Normand Roy.

Qui dit bijouterie dit évidemment cambriolages. Normand Roy en a vécu plusieurs.

Deux vols survenus à quelques mois d’intervalle au début des années 2000 ont éprouvé le propriétaire. « Ça dure normalement cinq minutes, explique M. Roy. Ils entrent, ordonnent à tout le monde de se coucher à terre. Ils cassent les vitres des comptoirs et prennent les montres luxueuses et les bijoux. Lors du vol de 2004, ils avaient pris la peine de créer une fausse alarme plus loin afin d’éloigner les policiers. »

Normand Roy porte peu de bijoux. Il a toutefois au poignet une magnifique montre de collection dont il a fait l’acquisition il y a quelques années. Ses plaisirs sont aujourd’hui ailleurs. Déjà, il échafaude des projets de retraite. « J’ai hâte de rénover ma maison de campagne », dit-il.

Nous apprenions cette semaine qu’à l’instar de plusieurs enseignes du Plateau Mont-Royal, celle de la bijouterie J. Omer Roy serait protégée. Le prochain propriétaire de l’immeuble aura la responsabilité de son état. Normand Roy ne sait pas encore quel type de commerce s’installera au rez-de-chaussée de l’immeuble. Mais chose certaine, grâce à cette excellente décision des élus du Plateau Mont-Royal, le nom de J. Omer Roy pourra continuer de briller.

La présence de ce nom à la fois familier et étrange permettra à cette avenue de conserver un peu de son âme. Ce dont elle a grandement besoin.