(Ottawa et Montréal) Des proches de victimes de tueries récentes ont uni leurs voix hier pour réclamer un contrôle accru des armes à feu. Si le Bloc québécois et le Nouveau Parti démocratique (NPD) le demandent aussi, tout porte à croire qu’aucune annonce en ce sens n’est prévue le 6 décembre, jour du 30e anniversaire de la tuerie de Polytechnique.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

Par une lettre commune, les proches de victimes des tueries de Polytechnique, du collège Dawson, de la mosquée de Québec, de même que le père d’un policier tué en service ont demandé hier au gouvernement Trudeau un moratoire immédiat sur la vente d’armes d’assaut, ainsi qu’une interdiction permanente sur l’importation et la fabrication d’armes de poing.

Lisez la lettre

Les auteurs de la missive rappellent à titre d’exemple que le Ruger Mini-14 qui a été utilisé pour tuer 14 jeunes femmes à Polytechnique en 1989 « demeure une arme à feu sans restriction, et ce, malgré l’engagement du Parti libéral de l’interdire » en 1999.

Les signataires relèvent que selon Statistique Canada, le nombre d’homicides par armes à feu a augmenté pour la quatrième année de suite au pays. « Cette recrudescence suit de près le démantèlement de mesures de contrôle majeures entrepris à partir de 2012 par le précédent gouvernement Harper ».

Par son attaché de presse Scott Bardsley, le ministre responsable du dossier, Bill Blair, a fait savoir qu’« il examinera en détail » la lettre qui lui a été envoyée.

M. Bardsley a ajouté que le ministre est « reconnaissant » envers ces gens qui, à l’instar des libéraux, réclament l’interdiction des « armes d’assaut de style militaire ».

Jeudi dernier, le ministre Blair avait déjà signalé que le contexte minoritaire pourrait lui compliquer la tâche. 

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Justin Trudeau lors du rassemblement de commémoration de la tragédie de Polytechnique, en 2018

« Nous allons commencer ce travail le plus rapidement possible, mais un gouvernement minoritaire doit travailler étroitement avec tous les députés ».

Le Bloc et le NPD ont pourtant rappelé hier qu’ils souhaitaient aussi un contrôle accru des armes à feu.

Le néo-démocrate Alexandre Boulerice redoute en fait que le gouvernement Trudeau laisse traîner les choses en longueur. Il rappelle que les libéraux, majoritaires lors de leur dernier mandat, ont attendu mars 2018 avant de présenter enfin un projet de loi sur le contrôle des armes (C-71).

« L’interdiction des armes d’assaut est une demande de longue date du NPD. Jack Layton la réclamait en 2008, a-t-il souligné en entrevue avec La Presse. Nous, ce qu’on veut dire aux libéraux, c’est que nous serons des alliés sur cet enjeu. »

« La date [du 30e anniversaire du drame] est importante. Ce serait le bon moment pour annoncer quelque chose », a poursuivi celui qui est désormais le seul élu de sa formation politique sur le sol québécois.

La bloquiste Andréanne Larouche partage le même avis. « J’espère que le 30e va servir de motif pour bouger », a-t-elle dit en entrevue téléphonique, ajoutant qu’en matière d’interdiction des armes d’assaut, son parti, le NPD et le Parti vert se rallieraient aux libéraux.

Par contre, la nouvelle députée de Shefford n’est pas prête à aller jusqu’à dire que le Bloc appuierait un éventuel projet de loi libéral. Elle dit douter de la « faisabilité » d’un volet qui engloberait les armes de poing.

Les conservateurs opposés à l’idée

Dans le camp conservateur, on estime que l’interdiction n’est pas la voie à suivre. « Les libéraux veulent faire plaisir aux groupes de pression et faire croire à la population que ça va régler le problème. C’est totalement faux », a tranché Pierre Paul-Hus.

Car selon le député de la région de Québec, le problème, ce sont les gangs et les armes illégales — et le fait que les gens ne savent pas « de quoi on parle ». « Si on voit l’image d’un AR-15 et que les gens s’imaginent que c’est une arme de style militaire, c’est sûr qu’ils voudront bannir ça. »

Guy Morin, vice-président du collectif citoyen Tous contre un registre québécois des armes à feu, croit pour sa part que la loi actuelle suffit et qu’il n’est pas nécessaire d’interdire les armes semi-automatiques. « Avant de penser à ajouter des restrictions, il faudrait penser à mettre adéquatement la loi en application. »

La mère d’une victime « très optimiste »

En entrevue téléphonique, Suzanne Laplante-Edward, mère d’Anne-Marie Edward, qui a été tuée à Polytechnique en 1989, a dit qu’« il n’a fallu que quelques semaines à l’Australie et à la Nouvelle-Zélande pour mettre en place un contrôle serré des armes » après des tueries survenues dans ces deux pays. 

« Nous, ça fait 30 ans qu’on y travaille... On a vu le gouvernement Harper tout détruire ce qu’on avait fait. Mais là, je suis très optimiste. Je suis certaine que Justin Trudeau ne trahira pas sa promesse et j’espère vraiment qu’en janvier, une annonce aura été faite. »

PHOTO FRED CHARTRAND, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Suzanne Laplante-Edward, mère d’une victime et signataire de la lettre

Pendant la campagne électorale, les libéraux ont insisté sur leurs promesses en matière de contrôle des armes à feu.

Le problème est particulièrement criant dans la région de Toronto, où il y a une montée de la violence armée.

Les engagements des libéraux lors de la campagne électorale

Interdire toutes les armes d’assaut de style militaire, y compris l’AR-15. 

Mettre sur pied un programme de rachat pour toutes les armes d’assaut de style militaire achetées légalement au Canada en offrant aux propriétaires des prix correspondant à ceux du marché. 

Collaborer avec les provinces et les territoires pour donner aux municipalités la capacité de restreindre davantage les armes à feu ou de les interdire.

Source : plateforme du Parti libéral du Canada, 2019

PHOTO WIKIMEDIA COMMONS

Le Ruger Mini-14 est une arme à feu sans restriction. qui a été utilisée en 1989 lors de la tuerie à Polytechnique.

Exemples d’armes qui devraient être interdites selon les signataires de la lettre

Ruger Mini-14 : arme à feu sans restriction. A été utilisée en 1989 lors de la tuerie à Polytechnique, à Montréal.

AR-15 : arme semi-automatique à autorisation restreinte au Canada. Elle n’est permise qu’au tir sur cible. Elle est l’une des plus vendues aux États-Unis et, dans ce pays, elle est l’une des armes les plus souvent utilisées lors de tueries de masse.

Pistolet Glock de calibre 9 mm : pistolet utilisé lors de la tuerie à la mosquée de Québec, en 2017. Légal au Canada.

Devrait-on en faire plus ?

Oui

Le point de vue de Francis Langlois, enseignant au département de géographie, d’histoire et de politique du cégep de Trois-Rivières et membre associé de la Chaire Raoul-Dandurand

PHOTO ARCHIVES LE NOUVELLISTE

Francis Langlois

Qu’espérez-vous du gouvernement Trudeau ?

L’interdiction ou la limitation des armes d’assaut, prisées par les tueurs de masse. Pour s’attaquer à la criminalité, il faudrait faire de même avec les armes de poing, que personne n’est autorisé de toute façon à garder à côté de son lit.

Pourquoi ces armes en particulier ?

Un fusil de chasse ou une carabine à deux ou trois coups, ça reste puissant, mais il faut les recharger, ce qui peut permettre de maîtriser le tireur pendant qu’il le fait. Les armes semi-automatiques donnent une puissance de feu incomparable. En modifiant le chargeur — il suffit d’enlever une petite vis —, on peut décharger 30 balles en quelques secondes dans une foule. Les projectiles, dont la vélocité va au-delà de la vitesse du son, sont aussi particulièrement dommageables, faisant éclater les os et les tissus. Les armes de poing, elles, sont faciles à dissimuler lors d’un vol de dépanneur, par exemple, ou pour un suicide.

Que reprochez-vous à la loi fédérale ?

Elle est arbitraire, mal faite. Parce que c’est la longueur du canon qui compte dans la loi, il suffit de modifier une arme d’assaut de quelques centimètres et elle devient non restreinte.

Malgré les meilleurs contrôles, on pourra toujours se procurer des armes sur le marché noir.

Ça n’empêcherait pas tout, mais selon certaines études, le seul fait de les rendre plus chères et plus compliquées à obtenir amène les gens à les utiliser avec plus de parcimonie plutôt que sur un coup de tête, pour prouver que t’es un homme. Parce qu’une fois que l’arme a été utilisée, encore faut-il s’en débarrasser. Mais bien sûr, ce qui est maintenant à redouter, ce sont ces armes que l’on peut faire avec des imprimantes 3D.

Pourquoi un registre de toutes les armes vous apparaît-il essentiel ?

Notamment pour relier une arme à une personne précise. Ailleurs au Canada, on peut seulement savoir qui est la première personne à l’avoir achetée, et on n’a aucune idée du nombre d’armes que chacun détient. En a-t-il perdu, vendu, donné, où sont-elles ? On n’en sait rien. De plus, un tel registre permettrait aux professionnels de la santé de vérifier si une personne représentant un danger pour elle-même ou pour autrui possède des armes à feu. Si tel est le cas, ils pourraient en informer la police, qui pourrait saisir toutes ses armes.

Une personne qui détient un chargeur de plus de cinq balles est passible de prison, disent ceux qui s’opposent à plus de contrôle. N’est-ce pas suffisant ?

La vaste majorité des propriétaires d’armes sont très responsables, mais il suffit qu’un seul pète un plomb, au Métropolis, à Dawson, à la mosquée… La plupart des fusillades de masse au Canada ont été menées avec des armes acquises légalement. Une personne désespérée qui commet un tel acte ne se préoccupe pas de la punition. De plus, il est facile de modifier un chargeur.

En Australie, malgré un meilleur contrôle des armes depuis 2016, il y a néanmoins eu quelques tueries.

On n’est jamais parfaitement protégé, d’autant qu’il y a des armes qui traînent sur le territoire sans qu’on sache où elles se trouvent. Une loi augmente le niveau de sécurité, mais n’empêche pas tout. Idem pour les lois contre l’alcool au volant, mais on a vraiment diminué le nombre de victimes de chauffards en état d’ébriété.

Mais les tueries sont quand même rares au Québec.

C’est faire courir beaucoup de risques à la société pour que quelques-uns conservent un privilège aussi dangereux. Chaque personne atteinte a aussi des proches qui ne sont plus jamais les mêmes. Les tueries font aussi des blessés qui coûtent cher en soins de santé. Oui, des registres, ça coûte cher. Mais pourquoi ça fatigue autant ceux qui s’y opposent ? On dépense des milliards chaque année pour prévenir les actes terroristes au Canada. Et il y en a combien ?

Non

Le point de vue de Guy Morin, vice-président du collectif citoyen « Tous contre un registre québécois des armes à feu »

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Guy Morin

Si le premier ministre Justin Trudeau interdit les armes d’assaut comme les AR-15, qu’allez-vous faire ?

C’est sûr et certain que je n’irai pas la porter. Je ne dis pas que je vais me barricader et tirer sur quelqu’un qui viendrait la chercher. Mais si tu veux venir la prendre, viens la prendre, mais je ne n’irai pas te la porter. Si ça arrive, ça risque d’être encore un chaos total, ça va se ramasser en cour.

Au Québec, l’enregistrement des armes se fait gratuitement sur l’internet. Pourquoi cette opposition à quelque chose d’aussi peu contraignant ?

Parce que la seule raison pour laquelle on fait un inventaire d’armes sur un territoire, c’est pour mieux les saisir ensuite. Au Québec, on nous demande d’enregistrer nos armes, alors qu’au fédéral, on parle d’en bannir davantage, ce qui fera qu’on saura exactement où venir les chercher.

Que pensez-vous de la loi canadienne existante ?

La loi est bien faite, mais il faudrait la mettre en application comme du monde. Les armes restreintes, comme les fameux AR-15, sont toutes enregistrées. En vertu de la loi, un contrôleur pourrait faire des vérifications aléatoires chez les propriétaires, vérifier les chargeurs [une arme semi-automatique ne peut pas avoir un chargeur de plus de cinq balles], vérifier si la personne a encore ses armes ou si elles ont été revendues sur le marché noir.

Ces contrôles sont-ils faits ?

Le permis est renouvelable tous les cinq ans. Entre ça, il peut y avoir des appels aléatoires. Si j’achète deux ou trois armes par an, il va peut-être y avoir des vérifications téléphoniques auprès de ma blonde pour savoir si elle est au courant que j’ai acheté des armes, si, selon elle, tout va bien dans ma vie, si elle ne craint pas pour sa vie ou pour celle d’autres personnes. Ils ne sont jamais venus chez nous. À part pour les collectionneurs ou à part s’il y a une plainte, il n’y a pas de vérification.

C’est peu.

S’il fallait vérifier les 50 000 propriétaires d’armes à feu restreintes, ça coûterait cher. Et pour régler quoi ? Ni la criminalité des gangs de rue ni les tueries. Chaque tuerie est une tuerie de trop, c’est vrai, mais il y en a peut-être une tous les 10 ans.

Des armes sont-elles plus dangereuses que d’autres ?

Non. […] Une arme qui tire juste un coup est aussi dangereuse que celle qui tire cinq coups.

Avec une balle, on peut tirer une personne. Avec un chargeur de 30 balles, on peut faire beaucoup plus de victimes.

Si on veut bannir les semi-automatiques, c’est parce qu’elles font plus peur et qu’on cherche des symboles. Le 12 à pompe pour aller à la chasse au canard, c’est l’une des armes qui peut faire le plus de dégâts. [En interdisant les semi-automatiques], on n’évitera pas les tueries de masse. Elles vont juste se faire avec un autre type d’arme.

Des clubs de tir ne pourraient pas être très sécurisés et prêter une variété d’armes au lieu que chaque amateur de tir ait les siennes en propre ?

Impossible. Il y a trop de modèles d’armes, de calibres différents. On a du 9 mm, du 38 mm… C’est comme une auto : c’est ta propriété, que tu mets à ton goût.

Avec quels types d’armes fait-on du tir sportif ?

Avec des armes de poing, des carabines à un coup et, dans plusieurs disciplines, avec des armes semi-automatiques.

Si ce sport peut très bien se pratiquer avec d’autres types d’armes qu’avec des semi-automatiques, pourquoi ne pas s’abstenir ?

C’est comme de dire à un golfeur avec son gros kit en fibre de carbone que du jour au lendemain, il devra revenir à ses bâtons qui datent de 1930. Les armes qu’ils [les libéraux] veulent bannir sont plus légères, plus confortables. Ce type d’armes commence à être utilisé par les chasseurs justement parce qu’elles sont plus légères, plus faciles à transporter.

PRÉCISION

Dans l'article intitulé «Devrait-on en faire plus ?», publié le 27 novembre, il aurait fallu lire que l'arme de type AK-47 est prohibée.

Ailleurs dans le monde

Très rapidement après des tueries particulièrement meurtrières, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont restreint les armes à feu, contrairement aux États-Unis, où seuls quelques États légifèrent. Où en est-on dans ces pays ?

Le cas australien

Avril 1996, Port Arthur, Australie. Dans une station touristique, un tueur ouvre le feu, faisant 35 morts et 23 blessés. Deux semaines plus tard, le premier ministre John Howard instaure un contrôle strict des armes à feu. Un registre de toutes les armes en circulation est mis en place. Les armes automatiques et semi-automatiques sont interdites. Le pays rachète 650 000 armes avec un programme de 230 millions financé par des hausses d’impôt. Les propriétaires d’armes illégales qui rendent alors leurs armes sont amnistiés, mais sans recevoir d’argent en retour. Entre 1979 et 1996, il y avait eu 13 tueries en Australie. La loi de 1996 a beaucoup réduit la fréquence de ces tragédies et le nombre de victimes. En 2014, un homme a abattu sa femme et leurs trois enfants avant de se suicider. En mai 2018, un homme a tué sa femme, leur fille et ses quatre petits-enfants avant de se donner la mort. En juin, un homme a tué quatre personnes.

Le modèle néo-zélandais

Le 15 mars dernier, une série d’attaques terroristes d’extrême droite contre des mosquées en Nouvelle-Zélande fait 51 morts et 49 blessés. Six jours plus tard, la première ministre Jacinda Ardern annonce que la vente d’armes semi-automatiques de type militaire est désormais interdite. Les chargeurs pouvant contenir une grande quantité de balles sont aussi bannis. Un registre national visant à lier chaque arme à son propriétaire sera créé. Un programme de rachat des armes semi-automatiques de type militaire (MSSA), désormais illégales, a été lancé en juin. L’été dernier, 11 000 armes et pièces d’armement ont été rendues. On estime qu’il y aurait 1,2 million d’armes en Nouvelle-Zélande.

Diverses législations aux États-Unis

Selon le plus récent décompte du Centre de contrôle des maladies aux États-Unis, 39 773 Américains sont morts des suites d’une blessure causée par une arme à feu pour la seule année 2017. Une douzaine d’États obligent les propriétaires d’armes à se procurer un permis, et seuls la Californie, le Connecticut et Hawaii l’exigent pour les armes de poing. En 2013, le Journal of the American Medical Association publiait une étude d’Eric Fleeger et de ses collaborateurs selon laquelle les États ayant des lois plus strictes liées aux armes à feu avaient aussi des taux moins élevés de morts par armes à feu en général, ainsi que pour les suicides et les homicides pris isolément. Les auteurs relevaient la nécessité d’études supplémentaires pour voir si un lien de cause à effet pouvait être établi.

Rectificatif
Contrairement à ce qui était écrit dans la version originale du texte, l'AK-47 est une arme prohibée au Canada.